Elle songea une fois encore – c’était pour elle une pensée familière, qu’elle se récitait comme un mantra – à la sollicitude des femmes et à leur assujettissement. Depuis des millions d’années, sur toute la terre, des milliards de femmes avaient œuvré, œuvraient encore à rendre le monde habitable, tolérable et même, parfois, bon. Elles nourrissaient et soignaient, pour qu’ils croissent, les enfants auxquels elles donnaient la vie, elles accompagnaient malades et vieillards. Elles lavaient les cadavres. C’est leurs soins perpétuels qui éloignaient la vermine, empêchaient la pourriture et dissipaient la crasse. Belles, elles embellissaient : on leur devait les ornements , le tressage, la broderie, la tapisserie. Mais elles ne laissaient aucune trace, n’avaient pas de nom. Ces milliards de femmes qui avaient tenu le monde envie et le tenaient encore, passaient, comme des ombres, vouées à l’oubli. Voulaient-elles écrire ou peindre, voulaient-elles défendre une cause ou qu’on reconnût leurs soins, elles en étaient immédiatement empêchées, leur volonté brisée, leurs désirs réprimés, souvent avec violence. Et cela, dans les pays civilisés, parce que la loi discrimine les femmes.
Je suis tombée sur ce livre, dont je ne saurais trop dire à quel genre il appartient, à ma fameuse solderie, et comme le sujet m’intéressait…
Qu’a donc fait la Vénus au miroir de Velazquez pour qu’en 1914, Mary Richardson, une suffragette, la lacère à coups de hache ? Ce geste iconoclaste n’a rien perdu de sa puissance subversive et suscite encore aujourd’hui des frissons d’horreur, et de nombreuses questions : à quoi s’est attaquée Mary Richardson en s’attaquant à ce tableau en particulier ?
C’est ce que nous raconte ce récit, et bien plus encore puisque l’acte de Mary Richardson est l’occasion d’aborder bien des sujets : les suffragettes au premier chef (et je dois avouer que je ne m’étais jamais intéressée à ce pan britannique de l’histoire du féminisme, faute d’occasions, et que cela m’a passionnée), les questions de restauration et l’histoire de l’art, ce tableau étant lui-même très mystérieux et son attribution parfois contestée, alors qu’il est aussi un symbole patriotique, les Anglais l’ayant acheté grâce à une souscription nationale et la volonté de posséder en commun quelque chose de beau.
C’est d’ailleurs ce lien à la beauté qui ouvre le récit avec une anecdote que je ne connaissais pas du tout mais qui m’a bouleversée : le fait que pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les jours, les Londoniens faisaient la queue devant la National Gallery pour trouver du réconfort en admirant « The picture of the month » : chaque mois, un seul et unique tableau était prélevé du bunker où tous les trésors du musée avaient été mis à l’abri et exposé, pour ne pas laisser les gens sans art… je trouve cela très émouvant.
Mais c’est tout ce pan de la réflexion sur le nu féminin (forcément mythologique puisqu’à l’époque nous dit-on on ne se mettait jamais nu même pour faire l’amour) qui m’a le plus intéressée, je dois dire : La Toilette de Vénus ou Vénus au miroir est le seul nu féminin de l’époque en Espagne, et le seul nu féminin de Velazquez, car l’Eglise l’interdisait absolument : peindre un nu était passible d’excommunication et de bannissement, poser nue était vu comme de la prostitution, et posséder de telles peintures était un péché mortel, sauf pour le Roi et les Grands d’Espagne qui s’affranchissaient de cette interdiction, car ils avaient le pouvoir. Il n’empêche : la vindicte religieuse espagnole contre les images est violente. Mais c’est, plus généralement, une vindicte contre le corps féminin, martyrisé et humilié, et c’est peut-être à l’aune de cette question qu’il faut interpréter le geste de Mary Richardson.
En tout cas, le débat est intéressant, est mené grâce à ce formidable outil romanesque qu’est le dialogisme.
Voilà donc un récit passionnant, grâce auquel j’ai appris beaucoup de choses sur nombre de sujets : il n’en faut pas davantage pour me ravir !
Qui veut la peau de Vénus ? (lien affilié)
Bruno NASSIM ABOUDRAR
Flammarion, 2016









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