Avant, l’air était si imprégné de magie que son goût de cendre s’attardait sur la langue. Tapies dans chaque forêt inextricable, les sorcières attendaient minuit aux carrefours, le visage fendu d’un sourire aux dents acérées. Elles conversaient avec les dragons au sommet des montagnes isolées et chevauchaient des balais en bois de sorbier sous la pleine lune ; elles persuadaient les étoiles de danser avec elles les nuits de solstice et ne partaient jamais à la bataille sans leurs familiers. Avant, les sorcières étaient féroces comme le corbeau, intrépides comme le renard, car la magie flamboyait et la nuit leur appartenait.
Mais alors vinrent la peste et les purges. On pourfendit les dragons, on brûla les sorcières, et la nuit appartint aux hommes brandissant des torches et des croix.
Comme je suis en ce moment dans une witch era et que de toute façon la magie s’accorde bien avec les fêtes de fin d’année, j’avais envie de lire à nouveau un roman de sorcières, et le hasard m’a fait choisir celui-là qui m’a fait passer de merveilleuses heures de lecture.
Au commencement, la magie était naturelle : elle faisait partie du monde, et les sorcières étaient puissantes. Puis sont venues les purges qui ont tenté de les anéantir. La magie n’a pas totalement disparu : on peut encore la sentir, et les femmes l’utilisent en cachette pour se friser les cheveux et empêcher la poussière de se déposer sur les meubles. Mais il n’y a plus de sorcières puissantes. Pourtant, le temps des sorcières pourraient revenir : en 1893, trois sœurs dont les chemins se sont séparées sont à nouveau réunies dans la ville de New Salem, et leur réunion pourrait bien rendre aux sorcières leurs pouvoirs, et au monde sa lumière, en rappelant la voie perdue d’Avalon et les dernières sorcières de l’Ouest.
Un roman brillant et passionnant. On est dans le genre de la fantasy, et le monde que nous propose de pénétrer Alix E. Harrow est légèrement différent du nôtre, tout en jouant sur nos codes culturels. Dans le monde du roman, la chasse aux sorcières existe toujours, et on brûle des sorcières à la fin du XIXe siècle. Les contes que nous connaissons ont été écrits par les sœurs Grimm, et si les robes des femmes n’ont pas de poches, c’est pour les empêcher de transporter les voies servant à jeter des sorts (mais n’est-ce pas le cas dans notre monde aussi ?).
En fait, la première raison pour laquelle ce roman est absolument fabuleux est sa richesse intertextuelle, les clins d’oeil à d’autres textes, à des références culturelles et mythiques, que l’on reconnaît ou non : à Marion Zimmer Bradley avec la voie perdue d’Avalon qu’il s’agit de retrouver, à Clarissa Pinkola-Estès avec les contes réécrits et les femmes qui courent avec les loups, à la sorcière Tituba et aux sorcières de Salem, au Magicien d’Oz, à Saint George et le dragon, à la carte de la Tour dans le Tarot, et aux sœurs Halliwell, bien sûr, même si dans la mythologie les femmes vont de toute façon par trois. L’autrice a fait des recherches, a parfaitement su tout tisser, et c’est résolument jouissif.
Toutes ces références sont mises au service d’une histoire passionnante, extrêmement bien construite et racontée, et résolument féministe (ou plus généralement égalitaire : il est question de la persécution des sorcières, mais aussi d’autres minorités) : ce qui est mis en évidence ici, à travers la figure de la sorcière, c’est la puissance des femmes, de leur savoir/pouvoir qui s’est déguisé et caché pour se transmettre à travers des comptines innocentes et des objets qui n’attirent pas l’attention des hommes. Un pouvoir qui vient des mots et de la poésie, et qui peut transformer le monde. Un pouvoir qui se nourrit d’amour : l’amour sororal entre les trois héroïnes mais aussi la sororité plus grande avec les autres femmes qui s’unissent dans le combat, l’amour d’une mère pour sa fille, mais aussi l’amour amoureux, qui n’est absolument pas dévalorisé comme c’est la mode en ce moment, au contraire.
Bref : une lecture qui m’a accompagnée durant les derniers jours de l’année et m’a offert de magnifiques heures. Ce roman était parfaitement adapté pour la période, mais il peut se lire à tout moment, et si vous aimez les histoires de sorcières et de femmes puissantes. Je suis pour ma part ravie d’avoir découvert Alix E. Harrow et j’ai d’ores et déjà ses autres romans dans ma liste d’envies : il est donc fort probable que l’on reparle bientôt d’elle.
Le temps des sorcières (lien affilié)
Alix E. HARROW
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thibaud Eliroff (qui doit apprendre la différence entre une cape, un chaperon et une capeline)
Le rayon imaginaire, 2022 (Livre de poche, 2024)








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