Jusqu’à la rivière, d’Elizabeth Gilbert

Ce livre – avec ses histoires, ses prières, ses poèmes, ses extraits de journal intime, ses photos et ses dessins – est le fruit de mes efforts pour raconter la vérité sur ce qui s’est passé entre Rayya Elias et moi – notre amitié, notre histoire d’amour, notre beauté, notre rage et notre souffrance. Il raconte l’histoire de la dépendance de Rayya, de sa rechute et de sa mort. Il raconte également l’histoire de ma propre addiction, et de ma reddition, qui a ouvert la voie à mon rétablissement.

Rares (très) sont les auteurs dont j’ai lu tous les livres, et Elizabeth Gilbert en fait partie : après avoir longtemps résisté, je l’ai « rencontrée » lorsque le moment était venu pour moi (avant, je n’étais pas prête et je me serais heurtée à sa vision du monde). Je tiens Mange, Prie, Aime pour un ouvrage fondateur dans mon parcours. Je lis sa newsletter tous les dimanche soir. Il était donc évident que, malgré mes craintes (j’augurais une lecture… remuante), je lirais ce récit autobiographique dès sa sortie. Ce que j’ai fait.

Elizabeth Gilbert rencontre Rayya Elias au début des années 2000, et elles deviennent de très proches amies. Ancienne junkie, Rayya est un peu sauvage, originale et indomptable ; Elizabeth, elle, est également addict, mais au sexe et à l’amour, addiction qu’elle pense avoir guérie lors de son périple initiatique dont elle tire le Best seller Mange, Prie, Aime. Mais lorsqu’en 2016 Rayya découvre qu’elle est atteinte d’un cancer incurable et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, Lizz découvre qu’en réalité elle est amoureuse de son amie et quitte tout (et notamment son mari) pour l’accompagner jusqu’à la rivière. Mais, après une ivresse amoureuse de quelques semaines où elles oublient la réalité, cette dernière les rattrape, Rayya replonge dans la drogue, devient agressive et odieuse, et met Lizz dans une situation incontrôlable.

C’est terriblement mal résumé, mais connaître les tenants et aboutissants de ce qui apparaît comme un récit initiatique sur l’addiction et l’amour est nécessaire pour s’en faire une idée : pour ma part, je connaissais l’histoire dans ses grandes lignes et je savais que ce serait une lecture éprouvante. Très éprouvante, émotionnellement. Littéralement, on traverse l’enfer avec elle. C’est en tout cas ce qui s’est produit pour moi.

Texte hybride, mêlant récit rétrospectif, poèmes et prières, quelques pages de journal, Jusqu’à la rivière (métaphore expliquée au début du récit avec une géographie New-Yorkaise dans laquelle aller jusqu’à l’East River en traversant des quartiers de plus en plus glauques est l’image d’aller vers la mort) est un livre sur l’amour, le deuil, et l’addiction. Les addictions, mais toute addiction se construit sur un manque d’amour, et il s’agit de combler un vide par quelque chose d’extérieur, que ce soit la drogue dans le cas de Rayya ou l’amour de l’autre dans le cas de Lizz. Mais ce qu’on apprend à travers cette lecture, où l’amour et le couple restent néanmoins des creusets de transformations, c’est que ce n’est pas à l’autre de nous donner la sécurité intérieure. Et que même un amour sincère peut être en même temps pathologique et dégénérer en une situation infernale de codépendance.

Malgré toute l’autodérision dont fait preuve Elizabeth Gilbert, nous avons donc là un ouvrage qui peut secouer – très fort : sans complaisance, elle va beaucoup plus loin sur son cas de dépendante affective et sur le long chemin jusqu’à la guérison (le récit ne s’arrête pas à la mort de Rayya) que dans Mange, Prie, Aime. Je suis passée par beaucoup d’émotions, j’ai parfois pleuré, et en même temps, je me suis sentie soulagée parce que finalement je me suis rendu compte que si ma manière d’aimer était parfois particulière, elle n’était pas pathologique (ma thérapeute m’a confirmé). En fait, je me suis laissé dire que j’étais beaucoup trop contrôlante pour sombrer dans l’addiction à quoi que ce soit.

Et en tant qu’autrice, je me suis demandé si j’aurais le courage décrire un livre aussi authentiquement sincère et de mettre mes tripes sur la table comme ça, de montrer la souffrance, la déchéance, le fond du gouffre, et je n’en sais rien. Mais j’admire Elizabeth Gilbert d’en être capable.

Nous avons là un récit à la fois lumineux, parce que la traversée de l’enfer permet de s’élever, mais aussi très sombre, qui peut secouer et fait que ce n’est sans doute pas une lecture pour tout le monde (il faut avoir le cœur bien accroché). J’ai quelques réserves sur certains points et notamment sur la question de la sobriété, qui m’a parfois un peu agacée, et sur la dimension spirituelle : elle est très présente évidemment, c’est l’une des caractéristiques de l’autrice et ça je l’accepte pleinement, mais j’ai eu l’impression d’un retour à une conception du divin qui me chiffonne. Néanmoins, je suis heureuse d’avoir fait cette expérience de lecture, qui m’a beaucoup apporté.

Jusqu’à la rivière
Elizabeth GILBERT
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Barbaste
Calmann-Levy, 2026

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Portrait plan américain d'une femme châtain ; ses bras sont appuyés sur une table et sa maingauche est près de son visage ; une bibliothèque dans le fond

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