Car le rouge est resté la couleur de la séduction. Si ce n’est plus depuis longtemps la couleur préférée des hommes et des femmes, du moins dans le monde occidental – ce rôle est tenu par le bleu – c’est encore une couleur fréquemment associée au plaisir, spécialement au plaisir des sens.
En ce moment, j’ai envie d’approfondir mon rapport aux couleurs et de l‘interroger, et notamment mon amour pour le rouge. Tout est parti du recueil Bleuets de Maggie Nelson dont je vous parlais l’autre jour : à la fin de mon article, j’évoquais l’envie de mener un projet similaire au sien, mais sur le rouge, qui est, à rebours de tout le monde, ma couleur préférée. Mon ambition étant justement de chercher à comprendre pourquoi mon goût prononcé pour cette couleur (même si les goûts et les couleurs ne se discutent pas). Et, de manière fort logique, j’ai commencé mon exploration par le maître des couleurs : Michel Pastoureau.
L’histoire du rouge fait partie d’une série que l’historien consacre aux couleurs en Occident. Mais le rouge est particulier, car il est la couleur archétypale, qui prime sur toutes les autres, même s’il est de moins en moins présent dans notre vie quotidienne.
L’exploration de l’histoire du rouge se fait en quatre grandes périodes, des origines de l’humanité à nos jours. Tout d’abord, jusqu’à a fin de l’Antiquité, le rouge est la couleur première, que l’on utilise partout, à qui on attribue des vertus protectrices et magiques, et que l’on associe symboliquement au pouvoir, à la prospérité et à certaines divinités liées à la fertilité : de fait, depuis toujours, les deux référents essentiels du rouge sont le sang et le feu, dans toute leur ambivalence d’ailleurs. Ensuite, du VIe au XIVe siècle, le rouge est la couleur préférée, même s’il a aussi des mauvais aspects : c’est la couleur du sang du Christ, on la retrouve sur la plupart des blasons, associée à la virilité, au courage, à la guerre, mais c’est aussi une couleur très féminine, couleur de l’amour, de l’éclat, de la beauté avec les vêtements et les fards.
Mais, à partir du XVe siècle, le rouge perd de sa superbe, et est de plus en plus concurrencée par le bleu. Entre les XIVe et XVIIe siècle, elle est contestée, notamment par les religions et particulièrement le protestantisme : jugée trop voyante et trop coûteuse, elle est combattue par les lois somptuaires, et associée aux pêchés, notamment ‘orgueil, la colère et la luxure. La mode est au couleurs sombres, tristes, éteintes, et le rouge est réservé aux prostituées, qui doivent porter un morceau d’étoffe voyante pour se distinguer des honnêtes femmes. Le rouge disparaît donc de la vie quotidienne, tout en conservant son pouvoir de fascination, notamment sur les peintres, et sa charge symbolique. Enfin, du XVIIe à nos jours, le rouge devient une couleur dangereuse, politique, et toujours associé à l’érotisme et à la féminité.
Tout au long de cette histoire particulièrement riche, Michel Pastoureau navigue entre les disciplines : l’histoire est culturelle, il parle beaucoup de peinture, mais aussi de sciences et techniques : l’évolution de la place du rouge est liée aux vêtements, à la teinture, mais aussi à tous les progrès sur le phénomène même de la couleur, que ce soit du point de vue de l’optique et du spectre que de celui de la théorie des couleurs primaires. Au-delà du rouge, cette dimension est extrêmement intéressante : on peut ainsi constater que ce qui nous semble des évidence en terme de perception des couleurs ne l’est pas : le jaune par exemple a longtemps été perçu comme un mélange de rouge et de blanc.
Je me suis absolument régalée avec cette lecture passionnante et prodigieuse d’érudition, qui jongle entre les différentes disciplines. Je me sens plus intelligente après cette lecture, et mon amour pour la couleur rouge s’est approfondi car il n’est désormais plus instinctif et inconscient, mais informé, car j’ai bien vu, au fil des pages, que le rouge était symboliquement associé à ce qui est important pour moi. Et qu’au plus profond de moi, je reste une païenne.
Je ne pourrai jamais assez recommander la lecture de Michel Pastoureau : celui-ci si vous aimez le rouge, mais j’imagine que ceux sur les autres couleurs sont tout aussi passionnants.
Rouge : histoire d’une couleur (lien affilié)
Michel PASTOUREAU
Seuil, 2016 (Points, 2019)








Un petit mot ?