Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense. Mais quel rapport entre ce noir d’encre qui te submerge quand tu es seul et ces mots que tu prononces devant un cappuccino, dans un café de New York, face à un visage ami ?
Je n’avais pas lu Cusset depuis qu’elle avait obtenu le Grand Prix des lectrices de ELLE en 2000, année où je faisais partie du jury. Sans raison valable d’ailleurs, puisque j’avais adoré Le Problème avec Jane. Mais bon, le manque d’occasion, vous savez bien. Mais cette année, son roman m’intriguait, et il faisait donc partie de ma sélection.
Ce roman est écrit à la deuxième personne, s’adressant à cet ami dont le suicide constitue le prologue. Thomas, la narratrice le rencontre alors qu’il est le meilleur ami de son petit frère. D’abord amants, ils deviennent amis. Thomas est brillant, mais sa vie sera pourtant une succession d’échecs, jusqu’au jour où il n’en pourra plus.
Entre exofiction et autofiction, Catherine Cusset fait de la vie de Thomas un destin, et prouve encore une fois que la littérature donne au réel la cohérence qu’il n’a pas. Comme dans une tragédie grecque, la fin malheureuse est connue, et le lecteur ne peut qu’assister, impuissant, à l’enchaînement des événements qui y conduiront, échecs aussi bien privés qu’institutionnels.
Thomas a tout pour réussir, pourtant, mais c’est comme si la fatalité s’acharnait contre lui, toujours il commet l’erreur qui lui nuira, se montre trop sûr de lui, ou bien trop velléitaire. Parfois tout simplement n’a pas de chance, comme si un dieu mauvais s’acharnait sur lui. Dans le cas de Thomas, cette fatalité a un nom, qui n’est dévoilé explicitement qu’à la fin mais constitue pourtant le principe organisateur.
Bipolaire, Thomas alterne entre des phases maniaques durant lesquelles il pense pouvoir conquérir le monde, et des phases dépressives qui l’empêchent de se lever. Cercle vicieux : sa maladie l’entraîne dans l’échec, ses échecs le plongent plus profond dans la dépression. Aucune issue ne semble possible pour Thomas. Cet aspect du livre, à la fois hommage à l’ami disparu et analyse des mécanismes d’une maladie encore trop méconnue est des plus réussis.
Le second l’est tout autant, mais moins grand public. C’est un roman finalement très grermanopratin même s’il se déroule en grande partie aux Etats-Unis, il dégage une douce odeur de Khâgne, de Normale Sup’ et de recherches en littératures dont les sujets n’intéressent que quelques Happy Few. Un roman donc, un peu autocentré sur le milieu universitaire américain, finement analysé, sujet qui me passionne mais peut laisser certains lecteurs de côté.
Pour être honnête, j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce roman, et puis le charme a opéré. Traversé par le désir, tissé de références musicales, c’est vraiment un très beau roman !
L’Autre qu’on adorait (lien affilié)
Catherine CUSSET
Gallimard, 2016









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