Croire aux fauves, de Nastassja Martin

La scène se déroule de nos jours, mais elle pourrait tout aussi bien être advenue il y a mille ans. C’est juste moi et cet ours dans le monde contemporain indifférent à nos infimes trajectoires personnelles ; mais c’est aussi le face-à-face archétypal, c’est l’homme chancelant au sexe dressé face au bison blessé dans le puits de Lascaux. Comme dans la scène du puits, c’est l’incertitude quant à l’issue du combat qui préside à l’événement incroyable qui pourtant advient. Mais contrairement à la scène du puits, la suite n’est pas un mystère, puisque aucun de nous ne meurt, puisque nous revenons de l’impossible qui a eu lieu.

Depuis plusieurs années, je suis harcelée par les ours. Il ne se passe pas une journée sans que je tombe sur un ours : la mention de l’animal dans un roman (où il n’a a priori rien à faire), une photo, une entreprise qui s’appelle ours quelque chose (et c’est fou le nombre d’entreprises qui s’appellent ours quelque chose), un reportage sur les ours qui m’est suggéré par l’algorithme… Une fois, en me promenant à la campagne, j’étais même tombée sur un petit ours en bois au milieu du chemin. A une époque, j’avais documenté ce qui se trouve être une synchronicité en story à la une sur Instagram. J’ai arrêté, mais je reste toujours aux aguets, même si cette synchronicité, dont je comprends parfaitement le sens (ou, plus exactement, les différents sens), reste purement symbolique. Je ne suis jamais tombée nez-à-nez avec un véritable ours, et je ne préfère pas.

Nastassja Martin, elle, en a vu un de très près, et s’est même mesurée à lui dans un face-à-face qui a tout de mythologique et initiatique : anthropologue, elle étudie les tribus des montagnes du Kamtchaka, en Russie, et c’est là qu’elle est attaquée par un ours, qui ne la tue pas, mais la marque de son empreinte et fait d’elle une miedka. A moitié ours. En allant au devant de « son » ours et en l’affrontant, c’est elle-même et son destin qu’elle rencontre, et c’est ce qu’elle nous raconte dans ce récit, qui a obtenu de très nombreux prix et a été traduit dans une multitude de langues.

Il y a beaucoup à dire sur les symboliques de l’ours : incarnant la pulsion, la sauvagerie, la violence à domestiquer, il est au cœur de nombreux récits mythologiques, de nombreuses croyances aussi. Et c’est de ça dont il est question ici. L’ours, dont elle a rêvé de nombreuses fois, n’est pas là par hasard et on peut même dire qu’inconsciemment elle le cherche car il est l’instrument d’une transformation (douloureuse : les suites médicales de cette rencontre sont assez effrayantes). En quelque sorte, c’est elle qui acquiert une part de sauvagerie donnée par l’ours.

J’ai beaucoup aimé ce récit initiatique empreint parfois de poésie, qui prend les chemins du mythe, des rêves et du chamanisme pour nous faire réfléchir à l’être. La réflexion m’a bien sûr rappelé Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola-Estès, et m’a bien évidemment plongée dans des abymes de questionnements métaphysiques. J’aurais néanmoins aimé que l’introspection soit un peu plus développée, même si je pense que c’est un long cheminement, et que Nastassja Martin écrira sans doute à nouveau sur le sujet.

Quant à moi, cet ouvrage m’a évidemment fait signe. A vrai dire, il était dans ma liste depuis sa sortie en 2019, mais ce n’est que maintenant que j’ai senti que c’était le moment de le rencontrer et j’ai d’ailleurs encore du mal à en parler et mettre de l’ordre dans mes idées. Mais lisez-le, c’est vraiment très beau !

Croire aux fauves (lien affilié)
Nastassja MARTIN
Gallimard, 2019 (Folio, 2024)

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