Si nous vivions dans une simulation, comment saurions-nous qu’il s’agit d’une simulation ? En quittant l’université à trois heures du matin, je pris le tramway pour rentrer. Dans la chaude lumière de la voiture, je fermai les yeux et m’émerveillai des détails. La douce vibration du tram sur son coussin d’air. Les sons — le murmure à peine perceptible du mouvement, les conversations feutrées autour de moi, les notes aigrelettes d’un jeu s’échappant d’un communicateur quelque part. Nous vivons dans une simulation, me dis-je, testant l’idée, mais celle-ci me semblait toujours aussi improbable, parce que je sentais le parfum du bouquet de roses jaunes que ma voisine tenait précautionneusement dans ses mains. Nous vivons dans une simulation, mais j’ai faim. Suis-je sensé croire que c’est une simulation, ça aussi ?
Je ne suis pas une lectrice de science fiction. Ce n’est pas un genre qui m’intéresse, à une exception près : lorsqu’il est question de voyages dans le temps, sujet qui me plonge toujours dans des abîmes de perplexité métaphysique. Aussi lorsque j’ai vu ce roman dans la sélection de la Kube Majuscule, et après beaucoup d’hésitations parce que les deux autres me plaisaient aussi, c’est lui que j’ai choisi, même si je n’avais jamais entendu parler de son autrice, Emily St. John Mandel.
Un étrange phénomène se reproduit en plusieurs points du temps : sous un érable, sur l’île de Vancouver, les gens sont aspirés dans une sorte de trou noir où ils entendent une berceuse, jouée au violon, et un drôle de wooosh. En 2401, Gaspery Roberts est chargé par l’Institut du temps de se rendre en divers points afin d’enquêter sur cette anomalie, qui pourrait bien démontrer l’hypothèse selon laquelle nous vivons dans une simulation.
Au-delà même de cette hypothèse de simulation qui m’a beaucoup fait réfléchir, j’ai pris un vif plaisir à lire ce roman particulièrement bien mené, tant Emily St. John Mandel prend de soin à développer les personnages et le contexte. Et le traitement est très malin : le problème dans les histoires de voyages dans le temps, ce sont les paradoxes temporels, et ils sont ici parfaitement maîtrisés et intégrés, avec un usage intéressant et original du paradoxe de l’écrivain (et un personnage d’écrivain, d’ailleurs). Pour rappel, j’avais expliqué les théories sur le voyage dans le temps dans cet article sur l’Incroyable histoire de Wheeler Burden. La résolution du problème est elle aussi particulièrement bien trouvée, même si je l’avais vue venir dans les grandes lignes.
En tout cas, cette lecture m’a beaucoup plu : on voyage dans le passé et dans le futur, en tout cas ce qui est le futur pour nous dont l’autrice nous donne une vision assez intéressante : des colonies sur la Lune et d’autres beaucoup plus lointaines, la vie sur terre qui se transforme… J’aurais aimé que certains points soient davantage développés, mais cela vient de ma curiosité maladive !
A lire donc, même par ceux qui ne sont pas forcément adeptes de la science-fiction, comme moi !
La Mer de la Tranquillité
Emily ST. JOHN MANDEL
Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé
Payot & Rivages, 2023









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