Mais pour l’instant, Betsy est un nom qui ne se prononce pas. Je sais qu’à l’instant où j’aurai tiré ce nom du silence, avec ce geste sec du scaphandrier tirant sur le câble qui le relie à la surface lorsqu’il en vient à manquer d’oxygène, quelque chose sera différent. Une modification imperceptible de la qualité de l’air. Quelques difficultés à respirer, contagieuses. Une brusque nausée. Une tension de tous les muscles. Une soudaine immobilité des corps, suspendus à ce nom.
Je n’avais pas spécialement prêté attention à ce récit dont on parle pourtant un peu partout jusqu’à ce que Géraldine en parle dans une de ses récentes ressources du dimanche, et que tout fasse signe sur mes recherches actuelles : le thème des secrets de famille, de l’enquête psychogénéalogique, cela m’a rappelé le projet secret, et quant à la question de la « folie » féminine, je le retrouve tellement sur mon chemin en ce moment que cela ne peut pas être un hasard. Je l’ai lu, puis j’ai laissé poser quelques temps, car cette lecture a soulevé tellement de choses en moi que je ne parvenais pas à mettre de l’ordre dans mes idées, et cet article va sans doute se révéler assez chaotique, vu que cela fait déjà cinq fois que je recommence.
Il est du reste difficile à résumer, et je qualifie de récit un objet littéraire qui n’a pas réellement de genre, et mêle narration, celle des faits et celles de l’enquête, documents d’époque, entretiens. Le point de départ est celui de la narratrice, qui dès son adolescence a peur d’être folle et qui, adulte, part en quête de sa propre identité : ce sera une thèse sur le double fantôme au cinéma, sujet qui n’est bien évidemment pas un hasard mais a tout à voir avec son arrière grand-mère, Betsy, dont personne ne parle, sinon pour raconter quelques anecdotes de la fin de sa vie. Fille et épouse de polytechnicien, Betsy a vécu la majeure partie de sa vie enfermée en hôpital psychiatrique (situé, pour la synchronicité, à 5km de chez moi) et a subi une lobotomie. Elle était soi-disant schizophrène, mais la réalité est sans doute plus complexe : Betsy était surtout une victime du patriarcat et de ce que la société impose aux femmes.
En effectuant ce travail de mémoire, la narratrice fait ce qui doit être fait, pour toute sa famille, et notamment les femmes, qui depuis des générations ont toutes cette terreur de devenir folle. Elle libère la lignée.
Mais elle fait beaucoup plus : le secret n’est pas seulement familial. Il est sociétal. Combien de Betsy dans les arbres généalogiques ? Combien de femmes traitées de folles, de monstres, enfermées, victimes de violences psychiatriques et médicales simplement parce qu’elles n’entraient pas dans les cases de la religion et du patriarcat, se mettaient en colère (alors qu’elles avaient toutes les raisons de l’être), voulaient une vie à elle ? A écrire ces mots, je bouillonne encore de colère, tout comme la narratrice :
le choc de cette confrontation est tel, tellement inaudible, tellement organique, vécu à l’endroit si exact où la matière du corps se confond avec la sensation de cette matière, que le malaise me monte du bas du ventre, du plus profond de l’utérus et pousse le vomi jusque dans ma gorge, jusque dans mes globes oculaires, jusque dans mon lobe frontal. J’ai le cerveau qui éclate depuis la matrice.
Betsy était une jeune femme pleine de vie, de vivacité, dotée même, cela se voit dans ses lettres, d’un certain talent d’écrivain. Et tout cela a été piétiné par un mari rigide et imbu de lui-même, un père malsain, une société aveugle, violente, qui contrôle le corps et l’âme des femmes jusqu’à la mort, jusqu’à ce qui ne reste plus rien d’elles. Même pas leur nom.
Combien de Betsy ? Des milliers, sans doute. Dont l’histoire est tue, cachée, taboue. Le travail d’Adèle Yon est salutaire : il est parfois difficile de se retrouver dans la généalogie, car les membres de la famille sont dotés d’un surnom qui les rend parfois difficiles à replacer, et que parfois les sources ne concordent pas, affirment des faits contradictoires, et pourtant, une fois qu’il nous a happé, impossible de s’en sortir, on lit presque d’une traite, comme en apnée.
On parle beaucoup de ce texte ces derniers temps, et c’est une bonne chose, car il doit être lu !
Mon vrai nom est Elisabeth (lien affilié)
Adèle YON
Editions du sous-sol, 2025









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