La Naissance du jour, de Colette

Faire peau neuve, reconstruire, renaître, ça n’a jamais été au-dessus de mes forces. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus de faire peau neuve, il s’agit de commencer quelque chose que je n’ai jamais fait. Comprends donc, Vial, c’est la première fois depuis que j’ai passé ma seizième année, qu’il va falloir vivre – ou même mourir – sans que ma vie ou ma mort dépendent d’un amour. C’est si extraordinaire… Tu ne peux pas le savoir… Tu as le temps. […] Tu comprends, il faut désormais que ma tristesse si je suis triste, ma gaieté si je suis gaie, se passent d’un motif qui leur a suffit pendant trente années : l’amour. J’y arrive. C’est prodigieux. C’est tellement prodigieux.

Encore Colette ? Oui. Il se trouve qu’elle me nourrit beaucoup en ce moment et que j’apprécie de lire ou relire ses textes (beaucoup plus nombreux que ce que je croyais : je ne sais pas pourquoi, je m’étais imaginé que la bibliographie de Colette n’était pas si étendue que ça) et de visiter des expositions qui lui sont consacrées (deux cette année). Et c’est justement après ma visite de l’expositions Les Mondes de Colette que j’ai acheté La Naissance du jour, dont il avait été plusieurs fois question au cours de la visite et que je n’avais jamais lu.

La Naissance du jour est un texte étrange qui brouille les frontières entre le réel et le fictif. De l’autofiction au sens strict : Colette, la narratrice, qui a bien des égards est aussi l’autrice, passe l’été à la Treille muscate, sa maison près de Saint-Tropez. Elle y remet en lumière sa mère, Sido, et retranscrit certaines de ses lettres. Elle y réfléchit sur la vie, l’amour bien sûr, les sujets habituels, et c’est dans ce contexte autobiographique que surgit la fiction. Alors qu’elle entretient un lien ambigu avec son jeune voisin Vial, elle décide de jouer les marieuse, et de le mettre en couple avec une jeune peintre du groupe, Hélène, parce qu’elle même a renoncé à l’amour.

Ce roman – puisqu’il s’agit bien d’un roman  – m’a à la fois charmée et chagrinée.

Charmée, enthousiasmée, illuminée bien sûr parce qu’il s’agit de Colette et que sa lecture est toujours un enchantement. Son écriture est empreinte de sensualité, de poésie, pralinée de métaphores et d’images extraordinaires – « l’ombre plumeuse des mimosas ». Elle parle ici de sa mère, de maison et de sa manière d’habiter le monde, faite d’attention au quotidien et à tous les plaisirs qu’il recèle.

Ce qui m’a surtout intéressée, c’est qu’elle y réfléchit aussi sur l’écriture de soi, le fait qu’il y a toujours d’elle dans ses livres et que pourtant, elle refuse qu’on la cherche dans ses romans :

Je ne pus pas lui dissimuler le découragement jaloux, l’injuste hostilité qui s’emparent de moi quand je comprends qu’on me cherche toute vive entre les pages de mes romans.

Je trouve que, dans un roman où elle s’amuse avec le je réel de « Madame Colette » et le je fictif d’une narratrice qui n’est pas tout à fait elle non plus, c’est passionnant.

Et pourtant, ce roman m’a grandement chagrinée. C’est un roman qui, comme toujours, parle d’amour – son sujet essentiel : Colette aimait l’amour, c’était une grande amoureuse, et il lui était impossible d’écrire sur autre chose parce que pour elle il n’y avait aucun autre sujet possible. Ce récit ne déroge donc pas à la règle : il y est question d’amour, mais surtout de renoncement. Il a quelque chose de conjuratoire : la narratrice se dessaisit d’un homme (un jeune homme) qui l’aime, au profit d’une autre femme, parce qu’elle veut renoncer à l’amour. Et ce qui m’a ennuyée, ce n’est pas tant ce renoncement à l’amour (que l’on trouvait déjà dans La Vagabonde, et qui n’était que transitoire), que la vision du monde et de la femme qu’il soutient.

Dans ce texte, à mots couverts, Colette parle de la ménopause, qu’elle voit comme une nouvelle saison dans la vie d’une femme, une saison où elle a tout à construire mais où l’amour n’a plus sa place. Et je trouve cette idée non seulement totalement fausse – et Colette elle-même n’est pas du tout convaincue non plus et c’est elle-même qu’elle cherche en vain à convaincre : le modèle de Vial, c’est Maurice Goudeket, qui deviendra son troisième (et dernier) mari et avec qui elle est déjà en couple lorsqu’elle écrit le roman – mais surtout très triste.

Il n’empêche qu’il s’agit d’un très beau roman, tout en clair-obscur, qui m’a donné beaucoup d’idées.

La Naissance du jour (lien affilié)
Colette
Rivages poche, 2025

4 réponses à « La Naissance du jour, de Colette »

  1. Avatar de labibliothequeroz

    Très belle analyse. J’avais lu ce titre il y a longtemps et je me rappelle d’un mélange de joie et de mélancolie. Merci pour ce billet et vive Colette !✨

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  2. Avatar de lizagrece
    lizagrece

    Beaucoup de femmes pourtant pensent et vivent l’après ménopause comme une fin de l’amour, Chacune vit cette prériode de la vie de manière différente

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    1. Avatar de Caroline Doudet

      ça je peux le comprendre, mais c’est la manière de généraliser et presque d’en faire une obligation qui me dérange…

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Portrait plan américain d'une femme châtain ; ses bras sont appuyés sur une table et sa maingauche est près de son visage ; une bibliothèque dans le fond

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