Je crains parfois qu’arrive un jour où je commencerai d’oublier les détails. Cette idée me terrifie. Je veux garder en mémoire à jamais tout ce qui s’est passé entre nous, l’instant le plus infime – toutes les fois où elle m’a dit « je t’aime », toutes les fois où elle m’a touché de cette façon qu’elle seule, d’instinct, connaissait. Me souvenir à jamais de sa voix quand elle chuchotait, le contact de ses lèvres, l’odeur de son corps. Me souvenir non seulement de ce qui fut dit, mais de tous nos silences. Les gens meurent seulement quand nous les oublions. Gioconda doit rester vivante aussi longtemps que je vivrai – et plus longtemps que moi. Vivante ainsi que je l’ai connue, s’épanouissant sous mes regards, mes caresses, mes baisers.
Paru pour la première fois en 1975 et écrit d’après une histoire vraie, Gioconda de Nìkos Kokàntzis vient de bénéficier d’une réédition magnifiquement illustrée par Anne Defréville, que j’ai reçue dans une Kube Majuscule* : l’occasion de découvrir cette magnifique histoire.
Avant la guerre, à Thessalonique, le narrateur et sa bande se retrouvent pour jouer dans un terrain vague entre deux maisons. La bande, ce sont six enfants, dont les quatre filles de la maison voisine – pauvres, originaux, et juifs. Entre le narrateur et l’une des filles, Gioconda, d’un an plus jeune que lui, naît un amour intense, sage puis brûlant, à mesure que la guerre fait rage et que le chaos s’installe, jusqu’à l’arrestation et la déportation de Gioconda et de sa famille.
Quelle œuvre magnifique, sensuelle, et d’une grande poésie : malgré le fait qu’il s’agisse d’une traduction, on sent toute la puissance et la délicatesse de la langue, au service d’une histoire vraie et qui a pourtant tout d’un mythe – et d’une tragédie, puisque la fin est connue et qu’on ne peut qu’assister, impuissant, à la marche du destin. Et cette mort certaine, annoncée, inéluctable, rend d’autant plus lumineux cet amour qui naît entre deux adolescents : malgré la peur, la guerre, la faim, la misère, il y a l’amour qui sauve de tout, ou voudrait sauver de tout, face au Mal absolu.
Un amour, dans toutes ses nuances : il y a d’abord la découverte des sentiments, teintés de jalousie, de colère, de tristesse, de désespoir, de joie, de cruauté, de lâcheté parfois. L’amour devient concret, mais reste longtemps sage, encore enfant. Puis vient l’embrasement des sens, la découverte du désir et du plaisir, et le texte devient puissamment érotique, cet érotisme dont Georges Bataille dit qu’il est l’approbation de la vie jusque dans la mort et c’est exactement ce qui définit ce texte : il est la pulsion de vie au milieu du chaos, la lumière qui transcende l’ombre.
L’écriture sert ici à garder la mémoire. Ne pas oublier : le livre est le tombeau de Gioconda, et grâce à lui, elle demeurera toujours vivante, et leur amour.
Je ne saurais trop recommander ce texte puissant, à la fois lumineux et douloureusement sombre, ode à a vie et au désir, qui m’a littéralement bouleversée par sa beauté et sa sensualité. Quant aux illustrations d’Anne Defréville, elles sont superbes et mettent parfaitement en valeur l’ambiance du récit.
Gioconda (lien affilié vers l’édition poche)
Nìkos KOKANTZIS
Traduit du grec par Michel Volkovitch
Editions de l’Aube, 1998/2025









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