Dans Les Débuts, Claire Marin consacre un chapitre à l’idée de Vita Nova, « vie nouvelle » – recommencer, avoir une nouvelle vie, refuser d’être assigné au passé et d’être enfermé dans les choix qu’on a faits (bons ou mauvais).
Bref, se réinventer.
Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence
a écrit Romain Gary dans Vie et mort d’Emile Ajar, lui qui considérait la vie elle-même comme un genre littéraire, ce que j’ai également tendance à faire.
Lorsque j’étais enfant, déjà adepte de la rêverie, du daydreaming et de l’échappement hors du réel (je suis Poissons et c’est le truc empoisonnant avec ce signe : l’impossibilité de se satisfaire du réel), je fantasmais souvent qu’il se produisait un événement qui me permettait de changer complètement de vie et de quotidien. Notamment, victime du rejet de tous, j’imaginais subir une reconstruction totale de mon être comme dans L’homme qui valait trois milliards (on était dans les années 80 et la série était rediffusée tout le temps) et revenir au collège complètement métamorphosée, au point que personne ne me reconnaissait (j’avais aussi changé de nom) : j’étais mince, j’étais grande, et je devenais la fille populaire que je ne parvenais pas à être dans le réel. D’autres fois, la vie m’entraînait loin de ces humains médiocres qui ne me méritaient pas, et grâce à un coup de baguette magique du destin je changeais de ville, et donc de collège, et je rencontrais des gens intelligents qui eux m’appréciaient.
(On voit que, selon mon humeur, j’attribuais ma situation soit à mes propres insuffisance, soit à la stupidité des autres, et la deuxième explication était tout de même le signe que je ne me laissais pas complètement écraser. Il n’empêche : je voulais tout changer dans ma vie).
Je me rend compte en l’écrivant que c’était effroyablement triste, en fait, de vouloir, à un âge aussi précoce, échapper à la vie que j’avais et en quelque sorte m’effacer pour devenir quelqu’un d’autre qui elle était aimée. Effroyablement triste, mais même avec le recul je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement : m’inventer une autre vie, une autre personnalité, une autre peau me sauvait.
J’ai parfois aussi, dans ma vie, rêvé de larguer les amarres. De partir. Pas seulement de poser ma démission (ça j’en rêve encore tous les jours) mais de tout quitter pour aller vivre sur une plage à l’autre bout du monde. Redevenir neuve, avec une page blanche à écrire.
C’est cet élan de la nouveauté qui nous attache d’ailleurs tant aux rituels de débuts d’année : la rentrée de septembre nous voit, comme lorsque nous étions écoliers, acheter crayons neufs et nouveaux carnets, aller chez le coiffeur et nous faire beaux pour le premier jour. Quant au 1er janvier, ne dit-on pas, parfois, New Year, New me, et le jour de l’an porte avec les vœux tout son cortège de bonnes résolutions pour devenir une meilleure version de nous mêmes.
Aujourd’hui, je ne vis plus ce devenir quelqu’un d’autre sur la modalité de la suppression du passé : comme je l’ai écrit lundi, même si j’ai fait de mauvais choix et pas pris les chemins que j’aurais dû prendre, je me pardonne. Même si je fantasme encore parfois sur les bifurcations. Je ne peux pas m’en empêcher. Non, aujourd’hui je vis sur : réinventer ma vie pour qu’elle corresponde parfaitement à qui je suis. Je ne me réinvente plus moi : c’est simplement les contours du monde extérieur qui s’ajustent.
Au lieu de jouer un rôle, je suis pleinement moi. Comme lorsque je suis en voyage.
Lorsque je suis en voyage et que je rencontre des gens, et qu’on me demande ce que je fais dans la vie et que je me sens obligée de répondre normalement (mais j’avais consacré une newsletter à cette question) en mentionnant une activité pouvant être considérée comme un métier, comme il est hors de question que je parle de mon travail (tiens, il faudra que j’écrive un jour sur cette distinction que je fais depuis quelques mois entre métier et travail et qui m’aide beaucoup. Je le note pour la semaine prochaine), et bien je dis : j’écris. Je suis autrice. J’ai un blog. J’ai une newsletter.
En fait, je ne sais pas si c’est l’âge (ou plutôt : la maturité) ou autre chose. Peut-être simplement que les vies rêvées offertes par l’écriture me suffisent. Mais voilà, je n’ai plus tant envie que ça de faire table rase du passé, remettre les compteurs à zéro et commencer une vie nouvelle. Si j’ai envie de changements et de la fébrilité de la nouveauté, c’est davantage dans la continuité : un nouveau chapitre, pas un nouveau livre. Partir ailleurs, mais en emportant mes bagages, pas en plaquant tout. Même si je veux plaquer certaines choses et qu’il y a bien réinvention dans le fait de refuser de me laisser enfermer par des choix passés. Mais je ne veux plus tout changer.
Parce que ce que j’ai construit me convient, dans les grandes lignes.
Et ça, c’est une bonne nouvelle.








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