Après avoir achevé l’écriture de mon article sur Jusqu’à la rivière d’Elizabeth Gilbert, certaines choses continuaient à tourner dans ma tête et à me déranger. Je n’étais pas pleinement convaincue par la tournure prise par la vie de l’autrice, et ses choix. Qui sont les siens, évidemment, et si elle se sent mieux ainsi, c’est formidable : c’est l’idée généralisante derrière tout ça qui me chiffonne.
Je ne suis pas tellement d’accord pour traiter l’amour comme une maladie et une addiction comme une autre. Certes, il y a bien des points communs, et il est de toute façon évident que, si on prend en compte les théories de l’attachement (si vous ne savez pas de quoi je parle, allez lire l’article, ce sera mieux pour comprendre le raisonnement qui suit), c’est l’absence d’attachement sûr qui mène aux autres addictions, et que c’est donc celui-là qu’il faut traiter en priorité. Par l’addiction, on remplit un vide qui nous absorbe, un gouffre de tristesse qui nous aspire sans qu’on sache comment s’échapper.
Néanmoins, je n’ai jamais cru qu’on pouvait résoudre un problème en supprimant son énoncé, et je crois bien qu’en voulant traiter un dépendant affectif en lui interdisant toute relation amoureuse, on le transforme simplement en évitant, et ce n’est absolument pas mieux. Oui, on peut éviter totalement l’alcool, les drogues, le jeu ou autres addictions secondaires (c’est-à-dire qu’on peut très bien vivre sans ces substances, et surtout, on peut refuser lorsqu’on nous en propose). Mais vivre sans amour, cela me semble compliqué, et refuser l’amour lorsqu’il nous tombe dessus, encore plus, sauf si, en effet, on est devenu quelqu’un d’évitant, et encore une fois, c’est aussi une pathologie de l’attachement, comme la dépendance affective dont elle est le miroir.
Du reste, remplir le vide en nous par de l’amour ne me semble pas un mauvais choix, puisque c’est bien ce qui manque au départ. C’est la manière de le faire qui pose problème.
Reste donc que selon moi, le programme en douze étapes pour se sevrer de la dépendance affective ne fait que remplacer une pathologie de l’attachement par une autre, et pour avoir été très longtemps une évitante, je peux vous assurer que ce n’est pas du tout confortable, d’être arc-bouté sur sa solitude et de n’y accepter personne parce qu’on s’est convaincu que de toute façon personne n’est là pour nous.
Evidemment, il est nécessaire (pour tout le monde), et c’est la définition de l’attachement secure, de ne pas redouter la solitude, d’être capable de s’y épanouir, et de se débrouiller sans angoisses : être seul sans se sentier aspiré dans le gouffre dont je parlais plus haut ; mais il est aussi nécessaire, je crois, d’être également à l’aise dans l’intimité, et de savoir demander de l’aide. Se reposer dans l’amour de quelqu’un, sans fuir, mais sans non plus être toujours en demande.
Et ce graal, l’attachement secure, qui consiste à pouvoir se reposer dans l’amour de quelqu’un même lorsque cette personne n’est as là, s’il n’est pas une donnée de départ, je crois de plus en plus que ce qui nous aide à le construire, c’est l’amour lui-même.
Le développement personnel nous serine, à longueur de temps, c’est même une de ses tartes à la crème, qu’il faut être pour soi-même sa propre figure d’attachement, que l’amour et l’autre ne sont pas là pour nous guérir et nous compléter, qu’il faut être sain et complet avant de pouvoir rencontrer l’amour, et bla, bla, bla… J’étais tellement influencée que moi-même, à l’occasion, j’ai dû raconter des trucs comme ça.
Et bien, je ne suis plus d’accord. Si c’était comme ça que ça fonctionnait, personne ou presque ne serait en couple heureux et stable, attendu que nous avons tous nos névroses et nos problèmes et que je me demande s’il y a une seule personne sur cette terre qui soit parfaitement saine d’esprit.
Je crois que malgré tout ce qu’on essaie de nous répéter, l’amour nous guérit. Un amour véritable, s’entend, encore qu’à force d’enchaîner les relations foireuses on finit par mettre le doigt sur ce qui cloche et c’est déjà un début de guérison. Mais l’amour vrai, c’est un puissant creuset de transformation : c’est lui qui nous permet (ou nous oblige) à affronter nos ombres, à aller voir en nous ce qui ne va pas, pourquoi ça ne va pas, et comment on pourrait agir autrement. L’autre nous aide, et nous aidons l’autre. Il devient notre figure d’attachement sûr et nous devenons la sienne. Chacun se repose en sécurité dans l’amour de l’autre.
(Alors attention : évidemment certaines relations sont toxiques et tout l’amour du monde n’y fera rien en tout cas dans l’immédiat, et oui, parfois, il faut fuir et se séparer pour se préserver. Ce que je dis, c’est que parfois on fuit alors que l’amour pourrait être notre remède).
L’amour n’est pas une maladie : c’est l’absence d’amour qui l’est, et qui nous fait du mal. L’amour, lui, est le remède.








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