La première responsabilité d’une femme « libérée » est de mener la vie la plus pleine, la plus libre et la plus imaginative possible. Sa seconde responsabilité est d’être solidaire des autres femmes.
Il y a quelque temps, pour mes projets, j’avais travaillé sur l’article « l’imagination pornographique » de Susan Sontag, qui m’avait beaucoup intéressée même si je n’étais pas d’accord (loin s’en faut) avec l’intégralité de ses développements : c’est même, ai-je envie de dire, ces désaccords qui m’avaient stimulée et poussée à développer ma propre pensée. Aussi la parution fin 2025 de ce recueil d’articles/essais de Sontag sur la question des femmes, un des sujets sur lesquels elle a réfléchi toute sa vie mais qui l’occupe particulièrement dans les années 70, m’a laissé penser que j’y trouverais à nouveau une riche stimulation intellectuelle. Et, évidemment, j’avais raison : je suis d’accord sur très peu de choses, les marges de mon exemplaire sont recouvertes d’objections et de signes d’agacement, mais cela m’a stimulée.
Le premier essai, « Le deux poids deux mesures du vieillissement », analyse la manière dont les hommes et les femmes vivent le fait de vieillir différemment, les femmes étant disqualifiées du « jeu sexuel » bien plus tôt. Alors que ce qu’on attend des femmes est la jeunesse et la fraîcheur, et que leur validité sexuelle dépend de leur aptitude à contrer l’ »obsolescence sexuelle programmée, ce qui rend un homme désirable est d’une autre nature. Bizarrement, dans cet essai avec lequel je suis plutôt d’accord dans les grandes lignes, Susan Sontag n’explore absolument pas la question de la ménopause, qui reste donc le point aveugle de ses analyses, et c’est dommage car à défaut de régler le problème, elle pose de bonnes questions.
Le second essai, « le tiers-monde des femmes », est celui qui m’a fait bouillir de colère, tant je ne suis finalement d’accord avec rien – sinon quelques constatations de départ et quelques points très précis comme la nécessité pour les femmes d’avoir une activité professionnelle. Elle y remet en cause à la fois les différences entre les hommes et les femmes, mais aussi ce qui est mon cheval de bataille, à savoir la nécessité de libérer les hommes et les femmes du patriarcat – pour elle en fait les hommes, on s’en moque. Elle y prône également des changements dans le domaine même de la sexualité, et la remise en cause de l’hétérosexualité génitale qui ne peut pas être libératrice pour les femmes (et je ne vois pas pourquoi et cette question est l’un de mes sujets de réflexion actuels). En fait, elle rêve d’une société androgyne, où sans altérité l’attraction sexuelle ne circule plus. Pour moi ce dernier point relève de la dystopie et du cauchemar, voire du fascisme mais j’expliquerai plus bas pourquoi j’en arrive à cette conclusion. Il s’agit de toute façon d’un article marxiste, et donc très daté idéologiquement.
Les deux articles suivants sont consacrés à la question de la beauté. Ils sont assez courts, et ne m’ont pas crispée autant que je l’aurais pensé : elle y constate d’une part l’obligation pour les femmes d’être belles ou du moins d’essayer, et la beauté comme fait historique, dont les termes d’appartenance sont en perpétuel changement.
Les deux articles suivants s’intéressent au fascisme et au nazisme. Le premier, « fascinant fascisme », en deux parties, analyse d’abord la réhabilitation de Leni Riefensthal, ce qui permet à Sontag d’analyser l’esthétique nazie, son culte de la beauté et son principe d’abstinence et de chasteté qui vise à rediriger l’énergie sexuelle, là où le communisme, lui, serait purement asexuel. Sauf que, et c’est pour cela que je disais que l’idéal de société aseptisée où le désir ne circule plus était fasciste, c’est que cela revient exactement au même : que l’érotique existe visiblement pour être réprimé et dirigé vers autre chose ou qu’on le fasse visiblement disparaître, c’est exactement le même procédé : la négation d’un principe essentiel pour l’humanité. En fait Sontag fait comme si on pouvait naturellement faire disparaître le désir sexuel sans le réprimer, ce qui n’est pas possible : qu’il y ait des individus qui ne le ressentent pas, c’est un fait, tout comme c’est un fait que certains individus ne ressentent pas les différences sexuelles et ne s’y retrouvent pas : simplement étendre cela à toute une société est impossible – et absolument pas souhaitable. Mais poursuivons : dans la deuxième partie de l’article, Sontag interroge l’érotisation du fascisme, et là seulement elle prend en compte la nature sauvage, indomptée (et sans doute indomptable) du sexuel. L’article suivant est simplement une réponse à des reproches formulés par Adrienne Rich à cet essai sur le fascisme.
Enfin, le dernier article est un entretien accordé au magazine Salmagundi, et qui aborde donc de nombreuses thématiques. Susan Sontag y revient sur le fascisme, l’esthétique camp qu’elle a théorisée et analysée, et surtout sur « l’imagination pornographique », l’article dont je parlais plus haut – et auquel je reproche, à la base, de ne pas faire la distinction entre érotisme et pornographie, ce qui à mon sens éviterait quelques errements. Dans cet article, Sontag analyse entre autres Histoire d’O. Dont on ne savait pas, à l’époque, qui l’avait écrit, et je soupçonne Sontag de (comme beaucoup de gens) soupçonner un homme sans le dire clairement, mais cela oriente ses analyses. C’est un peu compliqué et cela mériterait peut-être un article en soi (ou une newsletter), mais ce qu’elle explique c’est que l’expérience érotique tend à se substituer à l’expérience religieuse, en ce qu’elles ont finalement une sorte d’aboutissement commun : l’exigence de la perte de soi pour s’accomplir totalement, ce qui fait de la pornographie une sorte d’utopie irréaliste où la volupté vient de l’abdication de soi, qui est finalement une ascèse – l’atteinte de la volupté demanderait donc qu’on ne se consacre qu’à ça. On comprend du coup qu’elle prône une société asexuelle et asexuée. Ce qu’elle note aussi, c’est que la vision de la sexualité portée par la pornographie, sa vision sauvage, n’était évoquée que par les hommes et pénalisait nécessairement les femmes (à mon avis, c’est surtout qu’en 1975 les femmes écrivaient encore peu sur le sujet), tout en remarquant que le féminisme avait tendance à ne pas comprendre voire à minimiser le côté sombre et incontrôlable de l’inconscient.
Sans conteste, Susan Sontag est un esprit brillant, et la lire, même si on n’est pas d’accord, ne peut qu’être stimulant. Mais justement : si c’est brillant, c’est parfois un peu trop intellectuel et mental, et c’est là un de mes points d’achoppement avec certains courants de la pensée féministe : j’ai parfois l’impression qu’elles ne comprennent rien au désir, aux fantasmes et même à la sexualité – elles cherchent à y mettre de l’ordre, à le policer, et ne peuvent donc que tomber à côté. Par moments, Susan Sontag semble prendre conscience de cet écueil mais c’est pour mieux y replonger plus tard. Et c’est un peu dommage.
A propos des femmes (lien affilié)
Susan SONTAG
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru / Article « fascinant fascisme » traduit par Robert Louit et Philippe Blanchard
Christian Bourgois, 2025









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