Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tant j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il compare celui qui prononce la formule « je t’aime » à « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom. Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le vaisseau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles.
Après ma lecture de Bleuets, j’ai eu envie de poursuivre ma découverte de Maggie Nelson, que certains comparent à Susan Sontag, et j’ai choisi ce texte, qui interroge l’amour et les transformations du couple. Le bandeau cite Les Inrocks : « Rien de moins qu’une nouvelle théorie de l’amour pour le XXIe siècle » : on se doute que je n’ai pas pu résister.
Les Argonautes est une histoire d’amour tissée de philosophie et de littérature, à la frontière entre l’autobiographie et l’essai. Dans une série de fragments, Maggie Nelson s’adresse à Harry Dodge, né Wendy. Elle interroge leur couple, l’identité sexuelle, et la maternité : comment construire une famille lorsqu’on sort des normes de genre ? Comment se construit le couple ?
Ce que j’ai apprécié dans ce texte, c’est l’écriture fragmentaire et le procédé énonciatif du « tu » aimé : je ne peux pas dire le contraire, puisque c’est exactement le procédé que j’utilise dans Le Truc, justement parce que cela permet aussi de s’affranchir des genre littéraires, et d’obtenir un objet littéraire difficile à classer, mêlant récit, autobiographie, essai, et parfois poésie. Une écriture de l’intime dans laquelle l’autrice à la fois écrit sur l’autre aimé, et à l’autre aimé, et où la pensée est en cheminement, sans ordre rigide, en construction permanente ; Certains passages sont très théoriques, complexes, d’autres très charnels, corporels (et peut-être trop : il y a des détails que je ne souhaitais pas nécessairement connaître concernant son accouchement par exemple). C’est donc un texte vivifiant, stimulant, qui m’a beaucoup donné à réfléchir.
Pourtant, il m’a aussi beaucoup mise en échec.
Au fil de ma lecture, je me suis rendu compte que j’avais mal compris certains passages de Bleuets, faute de m’être davantage renseignée sur l’autrice. Ce n’est pas un problème en soi, et cela m’a permis d’ailleurs de pouvoir me projeter émotionnellement, mais dans ce texte précis, j’ai été pas mal perdue car certaines données autobiographiques me manquaient concernant Harry, et au final le texte n’était pas celui que j’attendais : je me suis heurtée à pas mal de frictions par moments, n’étant pas plus familière que cela de la pensée queer. Il y a beaucoup de choses qui m’échappent. Et ce texte m’a souvent laissée sur le côté, beaucoup trop éloigné de mon expérience de vie pour que je puisse pleinement m’en saisir. Ce n’est pas un reproche : l’autrice écrit de là où elle est, et il est nécessaire que ce texte existe, mais c’est beaucoup trop loin de là où je suis. D’autant qu’elle parle finalement plus de maternité que d’amour.
Au final, j’ai apprécié beaucoup de choses dans cet ouvrage inclassable, tout en restant en dehors, car j’ai eu l’impression qu’il ne s’adressait pas à moi.
Les Argonautes (lien affilié)
Maggie NELSON
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Michel Théroux
Editions du sous-sol, 2018








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