Qu’est-ce que c’est que ce Gennaro ? Et que diable en veut-elle faire ? Je ne sais pas tous les secrets de la dame, il s’en faut ; mais celui-ci pique ma curiosité. Ma foi, elle n’a pas eu de confiance en moi cette fois, il ne faut pas qu’elle s’imagine que je vais la servir dans cette occasion ; elle se tirera de l’intrigue avec le Gennaro comme elle pourra. Mais quelle étrange manière d’aimer un homme quand on est fille de Roderigo Borgia et de la Vanozza, quand on est une femme qui a dans les veines du sang de courtisane et du sang de pape ! Madame Lucrèce devient platonique. Je ne m’étonnerai plus de rien maintenant, quand même on viendrait me dire que le pape Alexandre Six croit en Dieu !
Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas allée au théâtre. Mais dans le projet de résidence d’artiste sur lequel je travaille cette année, il est prévu que allions voir trois spectacle, et le premier sur la liste est le très couru Lucrèce Borgia de David Bobée, avec Béatrice Dalle dans le rôle-titre. Très couru, parce que les billets se sont littéralement arrachés, et quand on voit la pièce, on comprend pourquoi.
Gennaro, soldat de fortune, ne sait pas de qui il est né. A Venise, il rencontre une femme qui semble vouloir le séduire, mais ses compagnons la reconnaissent et l’insultent : cette femme, c’est Lucrèce Borgia, sur laquelle courent nombre de rumeurs les plus affreuses, et à laquelle tous les amis de Gennaro ont une mort à reprocher.
Pour Victor Hugo, Lucrèce Borgia, c’est la monstruosité morale illuminée par la maternité : »Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète ; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d’une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de la grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime, et maintenant mêlez à toute cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux. »
Pièce sans doute la plus shakespearienne de Hugo de par sa démesure et sa parfaite maîtrise du mélange des registres, alternant le sublime et le grotesque, insérant le comique au sein même du tragique, Lucrèce Borgia est une immense pièce.
Mais dans la mise en scène de David Bobée, elle est tout simplement extraordinaire : c’est long, 2h30, mais je vous assure que l’on ne voit pas le temps passer. La scénographie est particulière : un immense miroir d’eau sur lequel, selon les actes, des pontons sont aménagés différemment ; cette eau, elle symbolise la Venise de l’acte I, mais elle permet surtout des jeux de scène absolument époustouflants et un engagement total des acteurs ; les lumières s’y reflètent, parfois violentes, parfois plus douces, rouges ou blanches selon les ambiances, qui créent quelque chose de presque onirique.
Et puis, David Bobée a choisi de faire de la pièce une sorte d’opéra rock, avec des tableaux musicaux absolument magnifiquement chorégraphiés.
Tous les choix du metteur en scène résonnent avec l’œuvre, qui est parfois un peu changée lorsqu’il ajoute dans la bouche de la Négroni un passage (ô combien symbolique) des Travailleurs de la Mer, mais jamais trahie : au contraire, il se glisse dans les silences, les possibles, les virtualités, les implicites, et les met au jour.
C’est totalement fou, totalement démesuré, c’est un pari, mais réussi : vraiment, si vous en avez la possibilité, ne loupez pas ce spectacle !
Lucèce Borgia
Victor HUGO – Mise en scène de David Bobée
En tournée jusque fin mai









Répondre à Caroline Doudet Annuler la réponse.