La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle et femelle, de l’état naturel contre l’état social. (Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, 1847).
Encore une fois, Orsay s’encanaille : après les hommes nus et Sade, le musée propose la première exposition jamais consacrée au thème de la prostitution. Et ça fonctionne, car il s’agit de l’une des expositions les plus courues du moment, aussi bien par les Parisiens que par les touristes, qui se disent qu’il n’y a bien que les Français pour faire ça (remarque entendue dans un cabinet noir).
Vous vous doutez bien que décadente comme je suis, j’avais mis cette visite tout en haut de ma liste.
Le fait est que la prostitution est omniprésente dans la société entre le Second Empire et la Belle Epoque, et fascine les artistes, écrivains, peintres, mais aussi photographes.
Comment alors est représenté l’univers de l’amour tarifé ? C’est la problématique de cette exposition, qui nous invite à un parcours thématique dans cet univers bien particulier.
L’exposition commence par l’ambiguïté, celle de la difficulté parfois à distinguer la prostituée de la « femme honnête », l’amour vénal envahissant l’espace public, sur le boulevard, dans les cafés, au théâtre ou à l’opéra : cette ambiguïté nourrit l’imagination des peintres, comme le montrent les danseuses de Degas.
Mais bien sûr, qui dit prostitution dit maisons closes, et le visiteur pénètre alors dans un second espace, tendu de rouge, où se donnent à voir les corps nus, les scènes de vie quotidienne de la toilette à l’attente en passant par l’exhibition devant le client, voire des compositions d’amour lesbien — Toulouse-Lautrec, omniprésent, voisine avec Constantin Guys, Degas, ou encore Valotton ; dans un coin, un premier cabinet noir, pour visiteurs avertis, cache derrière un rideau de velours une première série d’images pornographiques, photographies en stéréoscopie ou films.
La troisième section aborde l’ordre moral et social, les contrôles et l’encadrement, avant que nous soyons plongés dans l’ »aristocratie du vice » avec les demi-mondaines, grandes horizontales et cocottes, Apollonie Sabatier, Valtesse de la Bigne, Cleo de Mérode, Blanche d’Antigny ou la Païva, dont certaines ont inspiré le personnage de Nana à Zola ; des femmes galantes, qui se font exécuter des cartes de visites avec photographies plus ou moins parlantes et se font peindre en majesté.
Ces femmes, véritables artistes de la luxure, fascinent artistes comme visiteurs — on croise dans cette section Olympia de Manet, Rolla de Gerveix, une sublime statue de Cleo de Mérode par Falguière mais aussi des meubles, le lit de la Païva avec les draps en désordre ou une étonnante « chaise de volupté ».
La section suivante montre comment la figure incontournable de la prostituée permet d’exprimer bien des fantasmes et notamment ceux de la décadence et de la peur de la femme : bouc-émissaire, elle porte toutes les vices de la société, Grande Prostituée de Babylone, Pornokratès de Rops ou Elle de Mossa.
Enfin, la dernière partie étudie les liens entre prostitution et modernité — Picasso, Munch, Derain, Kupka, Van Dongen, et un nouveau cabinet noir qui montre comment la photographie et ses progrès permettent d’explorer la sexualité féminine et se démocratisant de devenir un plaisir d’amateur.
Une bien belle exposition, donc, bien menée et instructive, sulfureuse mais pas trop : beaucoup de choses à voir, de la peinture bien sûr mais pas seulement, et une scénographie très intéressante.
Splendeurs et misères, images de la prostitution (1850-1910)
Jusqu’au 17 janvier 2016
Musée d’Orsay









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