Elle se dit qu’elle reverrait sa mère, un jour, qu’elle les reverrait tous : son père et ses cousins, ses oncles et tantes, et les mains de son arrière grand-mère qui voletaient comme deux libellules et ne s’arrêtaient jamais. Mais Leda avait tort. Durant les nombreuses années qu’il lui restait à vivre sur ce nouveau continent, elle verrait des choses qui la stupéfieraient, la briseraient en mille morceaux pour mieux la reconstruire, sous des formes qu’elle n’aurait pas crues capables d’abriter une âme humaine. Mais jamais elle ne reverrait sa famille.
Faute d’un minimum de sens du rythme (ou alors un sens du rythme très personnel), je suis totalement incapable de danser. Pourtant, qu’est-ce que j’aimerais savoir danser le tango, qui me fascine absolument de par sa sensualité et son érotisme torride. Comment, alors, résister à un roman qui nous emmène en Argentine, berceau du tango ?
En 1913, après 20 jours de traversée depuis Naples, Leda débarque à Buenos Aires où elle doit rejoindre son cousin et mari, Dante. Mais lorsqu’elle arrive, Dante vient de mourir, et plutôt que de revenir en Italie et de se retrouver à nouveau prisonnière de sa famille, elle décide de rester, et de s’inventer une nouvelle vie. Cette vie, ce sera la musique, le violon que lui a donné son père à la veille de son départ, et le tango. Mais comme elle est une femme, cette vie ne peut s’inventer qu’en se travestissant.
Un très beau roman, riche et foisonnant, qui multiplie les thèmes, les interrogations, les symboles. Roman initiatique dans une Buenos Aires Tour de Babel qui prend aussi parfois des allures d’Enfer (le prénom de Dante, que choisit de porter Leda, n’est sans doute pas innocent), il nous parle avant tout de la place des femmes dans la société, grâce à une galerie de portraits féminins variés, de celle qui se soumet à celle qui s’émancipe.
Et celle qui s’émancipe, c’est bien sûr, au premier plan, Leda/Dante, qui conquiert une liberté qui passe par l’exil et le travestissement, par la musique et le tango, pulsion de vie d’une sensualité incroyable, et par l’amour et le désir, qui jaillissent à chaque page.
Nombre de passages sont d’une beauté saisissante, sur le tango, sur l’érotisme et le corps des femmes, et en même temps, ils mettent mal à l’aise : en choisissant de se travestir en homme, Leda choisit aussi le mensonge, qui dans certaines situations peut s’avérer cruel, à la fois pour elle et pour les autres femmes.
Cruel, et violent, et du reste le roman est habité par une grande violence, violence des hommes sur les femmes, violence d’une ville protéiforme et labyrinthique qui incarne les espoirs d’un monde nouveau mais en même temps répète les inégalités de la vieille Europe, violence des riches sur les pauvres, violence d’une mort qui guette à chaque coin de rue.
Un roman saisissant, passionnant et passionné, dans lequel éros et thanatos dansent un tango langoureux, et qui ferait un très beau film d’Almodovar. A découvrir absolument, il donne envie de s’inscrire au premier stage de tango venu !
Les dieux du tango
Caroline de ROBERTIS
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eva Monteilhet
Cherche-Midi, 2017









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