Habiter sa vie, habiter son corps
Mais la hiérarchie des places classe et déclasse. La violence avec laquelle on peut se voir assigner une place explique les fuites, les départs, les désertions. Certaines places sont objectivement ou subjectivement inhabitables, invivables. On n’y respire plus. On fuit pour se sauver ou pour retrouver la dynamique d’un déploiement de soi. Parfois, il ne s’agit que d’un simple malaise, le sentiment de ne pas être à sa place, de ne pas être à la « bonne place ». On est la fausse note dans la mélodie, le grain de sable dans la mécanique, l’intrus. Nos remarques ou nos réactions sont jugées « déplacées ». Cette désagréable impression de décalage nourrit l’envie d’une autre place, les rêves d’autres lieux possibles où s’établir et s’affirmer, suscite le désir des vies qui vont avec, des identités qu’elles recoupent.
La question de la place (au sens matériel et au sens symbolique) est une de mes obsessions, depuis toujours : je ne me suis jamais sentie à ma place, j’ai toujours ressenti cette impression de décalage par rapport à la norme, et cela m’a longtemps fait souffrir. Aujourd’hui, mon problème serait plutôt la figure de l’enfermement, de la cage et de la prison, voire du bourbier, en tout cas d’être à une place qui ne me convient pas parce qu’elle est trop petite.
Comme cela faisait un certain temps que j’avais envie de découvrir Claire Marin, je me suis décidée pour cet essai que l’on m’a conseillé.
Un essai impossible à résumer, car la pensée de Claire Marin ne fonctionne pas en système, mais où elle parle d’errance et d’enracinement, de place mouvante, place physique (l’endroit où habiter, coïncider avec soi) mais aussi symbolique, de handicap, de racisme, de corps féminin et de maternité, de passion amoureuse, de mauvaise place comme expérience, et finalement cette question : faut-il vraiment chercher sa place, ou celle-ci n’est-elle qu’un mouvement perpétuel ?
Un essai lumineux, qui invite à penser, et plus qu’il ne nous apprend des choses (même si c’est aussi le cas) sert de catalyseur d’idées, de vecteur d’introspection, et j’en ai déjà écrit des pages dans mon journal. Je ne vous dévoilerai pas tout le résultats de mes plongées dans les questionnements intérieurs, mais cet essai a constitué pour moi quelque chose de l’ordre de de la révélation existentielle : que fondamentalement, je ne cherche pas une place, je ne tiens pas en place, et nécessairement, lorsque je suis dans une place, j’y étouffe, même si j’a tout de même besoin aussi d’un lieu où être chez moi, mais comme un ballon qui serait attaché à un long fil et qui pourrait tout de même flotter librement dans les airs. Et c’est cette liberté de flotter, de me mouvoir tant physiquement qu’identitairement, qui fait que mon vrai lieu, c’est l’écriture.
Plus généralement, j’ai trouvé cet essai absolument passionnant, clair et accessible, et d’une grande richesse dans les angles utilisés pour interroger cette notion de place : à la fois philosophe de l’intime et du social, Claire Marin interroge les modalités de notre vécu, pose des mots sur ce qu’on ne parvient pas toujours à formuler, convoque une multitude de références (beaucoup de Pérec, mais d’autres aussi) et nous invite à penser avec elle.
Résolument, un coup de cœur et je pense que les autres ouvrages de Claire Marin ne tarderont pas à rejoindre ma bibliothèque, et particulièrement Rupture(s) parce que l’amour est mon sujet et que j’y trouverai sans doute de riches questionnements !
A lire si parfois ou souvent, vous ne vous sentez pas à votre place !
Etre à sa place (lien affilié)
Claire MARIN
Editions de l’Observatoire/Humensis, 2022 (Livre de poche, 2024)









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