Et quand Salomé me demande sur quoi au juste je compte écrire, puisqu’il va de soi que je suis venu écrire quelque chose, je réponds : « Sur tout ça. » Elle rit : « Quoi, tout ça ? » D’un geste large et légèrement dépassé par les événements, j’englobe le projet encore vague d’un livre sur nos familles russe et géorgienne, sur la guerre, sur le sort incertain du petit pays à la tête duquel un ahurissant détour du destin a placé ma cousine. Pour l’instant, je tâtonne. Je fais des reportages. Je cherche la porte d’entrée. C’est toujours cela que je cherche, la porte d’entrée. Je ne sais pas encore que cette porte d’entrée, ce sera, bientôt, la mort de ma mère.
Il y a des auteurs dont, fidèlement, je lis toutes les publications, quel que soit le sujet, avec une grande confiance. C’est le cas d’Emmanuel Carrère, et c’est comme ça que je me suis retrouvée à lire ce Kolkhose qui a priori ne m’intéressait que peu, encore qu’avec Emmanuel Carrère il n’est pas toujours facile de cerner le sujet abordé. Mais je dois avouer que je n’éprouvais guère de sympathie pour Hélène Carrère d’Encausse, qui me faisait l’effet d’une femme froide, autoritaire et rigide, et à qui je reproche son refus catégorique de la féminisation des noms de métier et ses sympathies poutiniennes. Est-ce que ce livre a d’ailleurs changé ma vision ? Non, mais il a enrichi le tableau.
A la mort de sa mère, le narrateur et ses sœurs doivent vider l’appartement du quai Conti dans lequel elle vivait en tant que secrétaire perpétuel de l’Académie Française. Dans le bureau de son père, il trouve de gros dossiers de recherches généalogiques menées par son père sur son épouse, et c’est la porte qui lui permet d’entrer dans ce livre autour duquel il tournait depuis pas mal de temps, enquêtait, sans bien savoir comment le commencer. Un livre sur sa mère et son ascendance géorgienne et russe, sur son père, et sur le monde d’aujourd’hui, à l’heure des ambitions territoriales russes.
Ce qui est fascinant avec Carrère, c’est sa curiosité sans limites, qui lui permet de tenir plusieurs sujets à la fois et de les rendre intéressants. Cela donne un récit à la fois très intime, et en même temps, on en apprend beaucoup sur l’histoire.
Très intime parce que le sujet essentiel, c’est sa mère, son père aussi, et que cela donne un texte très touchant. On voyage dans la généalogie de « la tsarine » (et on se perd aussi parfois, ne sachant plus qui est qui, mais ce n’est pas très grave), on la découvre jeune-fille puis mère, avec des scènes attendrissantes, loin de l’image rigide qu’elle donnait en public. Même s’il a aussi parfois la dent un peu dure, Carrère nous montre une femme contrastée, parfois incohérente, mais surtout humaine. Et comme d’habitude, tout est passé au filtre de sa conscience, et tout en nous racontant d’autres vies que la sienne, il nous parle aussi de lui, et d’écriture.
Mais la force de Carrère est qu’ici, la petite histoire intime rencontre la grande histoire, celle du passé, mais aussi celle du présent, et ses développements sur la situation géopolitique actuelle, ses analyses profondes et nuancées sont absolument passionnantes, éclairantes, et j’ai appris beaucoup de choses, ce qui, on le sait, m’enchante toujours.
Ajoutons à tout cela le talent de conteur d’Emmanuel Carrère, et nous obtenons un grand livre, riche, foisonnant, qui se lit comme un roman, même si ce n’en est pas un.
Kolkhose
Emmanuel CARRERE
P.O.L, 2025









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