Le nouveau nom de l’amour, de Belinda Cannone

Il me semble que les très récentes transformations dans nos manières de nous lier – mariage hétérosexuel ou pas, Pacs, concubinage ou non-cohabitation –, et nos raisons de nous délier, sont corrélées d’une part à la conception de l’amour, et d’autre part à celle du désir : d’abord parce que si, comme je l’affirmais, les manifestations de celui-ci varient peu, on ne lui a pourtant pas toujours reconnu la même dignité. Selon qu’on l’interprète comme un péché, une pulsion, un instinct, une fondation de l’amour ou un facteur d’épanouissement, selon la place qu’on lui réserve dans le couple conjugal, le statut du désir change. Et, changeant, il entraîne à sa suite une transformation du couple. A quoi s’ajoute que les métamorphoses de l’amour et du désir sont toujours liées à l’évolution de la condition des femmes, dans laquelle la liberté et l’égalité jouent un rôle.

J’aime beaucoup Belinda Cannone : comme moi, c’est une amoureuse de l’amour et du désir, et elle en a fait son sujet de réflexion essentiel. Dans cet essai, paru en 2020 mais à côté duquel j’étais inexplicablement passée, elle tente interroge le couple contemporain et le place d’un point de vue historique, tout en racontant l’histoire de sa recherche et de ses découvertes à son amie Gabrielle, ce qui donne à l’essai une tournure dialogique intéressante.

Le couple contemporain, donc, et la prééminence du désir. L’hypothèse de Belinda Canonne est que les métamorphoses du couple sont liées non aux métamorphoses du désir lui-même, mais de la manière dont on le conçoit, et de la place qu’on lui donne. C’est même une histoire à trois éléments : le mariage, l’amour et le désir ; si aujourd’hui ces trois ingrédients nous semblent essentiels et liés, il n’en a pas toujours été le cas, et l’autrice passe donc par historiciser ces trois notions, pour en arriver à l’époque actuelle, qu’elle envisage comme celle de la « polygamie lente » (que je préfère pour ma part appeler « monogamie sérielle ») : selon elle, nous serions dans une phase de transition vers une nouvelle forme d’amour, qu’elle nomme amour-désir, amour qui accorde une place privilégiée à la dimension charnelle. Un amour que nous vivons déjà, mais à qui il manque le fait d’être pensé, et c’est bien ce qu’elle fait.

Finalement, on peut voir cet « amour-désir » comme un amour total, qui engage aussi bien le corps que l’esprit. Eros dans toute sa complétude :

Je dis que Philia est Eros diminué de la sensualité, mais la sensualité sans l’affect est aussi une réduction d’Eros. […] l’amour-désir est la forme la plus ample, la plus accomplie du sentiment amoureux, celle qui correspond à la réalité profonde de notre nature : nous traversons le monde comme des corps-esprits, ces deux dimensions jamais dissociées en nous.

Le corollaire de cela est la précarité du lien, l’amour et le désir n’ayant pas la même temporalité, et si toute notre imaginaire amoureux est construit sur le rêve de l’amour toujours, il ne faut plus voir la fin du couple comme un échec.

Passionnant, cet essai sur le désir, dont je vous ai résumé le propos à gros traits, passant très vite sur l’histoire de l’amour et du mariage pourtant très instructive, est aussi une réflexion féministe, l’évolution du triangle amour/mariage/désir étant lié à l’évolution de la condition des femmes. L’amour-désir lui-même est féministe, car il permet aux femmes d’exprimer et de vivre pleinement leurs désirs et leur puissance dans une relation de réciprocité : force de subversion, l’amour est l’ennemi du patriarcat et c’est lui qui pourra y mettre fin, bien plus que la « guerre des sexes ».

On s’en doute : cet essai m’a littéralement enchantée et nourrie, les analyses sont riches et fournies, étayées par des exemples précis tirés de la littérature. Certains passages sont magnifiques, et globalement, je suis plutôt d’accord, mais j’ai néanmoins une réserve : Belinda Canonne fait de la précarité du couple et de la « polygamie lente » une fatalité : l’amour (au sens de philia, tendresse) et le désir n’ont pas les mêmes temporalités, et le couple construit sur l’amour-désir, comme il l’est aujourd’hui, aurait donc une durée de vie nécessairement limitée. Je ne crois pas que ce soit nécessairement le cas, et je trouve étrange que dans sa pourtant riche bibliographie l’autrice ne fasse aucune référence à Esther Perel, qui montre justement que cette fatalité n’en est pas une.

Cette petite réserve mise à part : un essai passionnant et nourrissant, qui interroge le couple, l’amour, le désir, et la place que nous lui accordons dans nos vies.

Le nouveau nom de l’amour (lien affilié)
Belinda CANNONE
Stock, 2020

2 réponses à « Le nouveau nom de l’amour, de Belinda Cannone »

  1. Avatar de georges
    georges

    Melle l’Irrégulière,

    J’ai le livre D’Ester PEREL « je t’aime, je te trompe, trés instructif pour la femme et l’homme concernant le désir charnel et l’amour charnel.

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    1. Avatar de Caroline Doudet

      Celui-là je ne l’ai pas encore lu !

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