A l’origine, que signifiait l’intelligence ? Comme le mot religion, elle provient des verbes latins legere et ligare, comprendre et assembler. Le préfixe inter ne fait que renforcer cette notion d’assemblage. Etre intelligent, c’est relier entre elles des choses apparemment disparates, c’est mettre en évidence des traits d’union et en créer de nouveaux. On voit ce que les humains en ont fait. Dans un souci d’efficacité, cette intelligence « connectante » a été peu à peu remplacée par des objets connectés. Au raisonnement se substitue l’algorithme, suite d’étapes mécaniques destinée à fournir un résultat issu d’éléments donnés. C’est-à-dire, comme le résume finement la Commission nationale de l’informatique et des libertés, à « obtenir un plat à partir de ses ingrédients » – sans qu’interviennent l’expérience, les tâtonnements, l’inspiration, les choix d’un vrai cuisinier.
A l’heure ou s’impose le fast-food mental, il ne me parait pas superflu d’effectuer un retour aux sources de l’intelligence originelle. Celle qui est aux commandes de la vie depuis l’apparition des bactéries, voici quatre milliards d’années. Celle qui a progressé par l’adaptation sélective, l’imagination, la symbiose. Celle qui, après avoir cheminé du règne végétal au monde animal, a façonné notre humanité, pour le meilleur et pour le pire.
On sait combien j’aime Didier van Cauwelaert, aussi bien comme romancier que comme essayiste : il a un don pour sortir des sentiers battus et proposer des réflexions qui ouvrent de nouvelles perspectives, et nous apprennent à ne pas nous arrêter aux idées reçues. Pourtant, j’étais un peu rétive face à ce nouvel essai : d’abord parce que je trouve que s’attaquer à l’Intelligence Artificielle n’est malheureusement pas très original, au contraire ; en suite parce que j’avais l’impression qu’il répétait une nouvelle fois les mêmes histoires, racontées notamment dans le Dictionnaire de l’Impossible et sa suite.
Mais comme on le voit, la curiosité a fini par l’emporter et je me suis laissé tenter.
Dans cet essai, Didier van Cauwelaert cherche donc à montrer que l’intelligence du vivant dépasse celle de l’IA : l’intelligence des bactéries, ‘intelligence végétale, l’intelligence animale, et toutes sortes d’intelligences qui parfois nous dépassent et demeurent inexplicables.
Et tout cela, comme d’habitude, est passionnant : les histoires laissent souvent stupéfait, d’autant que le talent de conteur de Didier van Cauwelaert, son ton primesautier et son humour léger nous emporte. J’ai de nombreuses fois ressenti des émotions très fortes, surtout lorsqu’il est question de sujets qui m’intéressent grandement : les pouvoirs étonnants (et pas encore expliqués) du cerveau, la physique quantique, ou encore, évidemment, l’écriture prédictive. L’auteur ouvre beaucoup de pistes de réflexions, et s’appuie sur des sources variées.
J’ai donc beaucoup aimé cet essai, alors même que mes réserves initiales étaient fondées.
Oui il fait son ronchon, et cela m’a par moments agacée parce que je ne comprends pas pourquoi on veut absolument choisir la dualité et l’opposition sur tous les sujets, y compris celui de l’IA : je suis la première à vouloir garder mon indépendance, et il y a beaucoup de tâches que je ne lui confierai pas, et surtout les tâches de création. Il n’empêche qu’elle me fait gagner un temps fou sur certains processus, elle m’aide à « penser à l’extérieur de la boîte » et je lui confie certaines missions qui personnellement m’ennuient à périr. Je suis donc pour un usage raisonné de l’intelligence artificielle, et j’ai été un peu déçue que quelqu’un d’habituellement ouvert d’esprit et plutôt dans la voie moyenne cède aux sirènes de la peur et du rejet face aux nouvelles technologies. Pour moi, on peut tout à fait célébrer l’intelligence naturelle sans être alarmiste face à l’intelligence artificielle.
Et oui, il radote un peu. J’adore ses histoires, mais le fait est qu’il les a déjà racontées et que peu, dans cet essai, sont inédites (mais celles que je ne connaissais pas étaient très troublantes). Certes il raconte tellement bien que, comme un enfant, on a du plaisir dans la répétition, mais tout de même : un peu plus de nouveauté serait bienvenue !
L’intelligence naturelle. Quand le génie du vivant surpasse l’IA (lien affilié)
Didier van CAUWELAERT
Fayard, 2025








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