La compagnie des loups, d’Angela Carter

Je me souviens être restée éveillée dans le wagon-lit, cette nuit-là, en proie à de tendres et délicieux transports d’impatience, ma joue brûlante pressant la blancheur impeccable de l’oreiller et les coups de boutoir de mon cœur imitant ceux des grands pistons obstinés du train qui m’emportait à travers la nuit, loin de Paris, loin de mon enfance, loin de la blanche quiétude confinée de l’appartement maternel, vers les contrées énigmatiques de la vie conjugale.

Angela Carter est une des sorcières de la littérature que j’avais le plus envie de découvrir. A la base c’était son essai La femme sadienne sur l’empouvoirement sexuel qui m’intéressait (et qui m’intéresse toujours) mais comme il n’est pas disponible sinon à des prix faramineux et qu’il faut que je le lise en anglais, je me suis d’abord lancée, avec beaucoup de plaisirs, dans cette réécriture féministe des contes.

Dans La Compagnie des loups, Angela Carter revisite les contes de fées, dans une perspective érotique, et éclairée à la fois par la psychanalyse et le féminisme. La première nouvelle, « le cabinet sanglant », nous propose une version de Barbe-Bleue très moderne et se trouve sans doute aux origines de la dark romance. Les deux nouvelles suivantes, « la compagnie des loups » et « le loup garou », revisitent le petit chaperon rouge, puis c’est au tour de la belle et la bête avec trois nouvelles : « Louve-Alice », « M. Lyon fait sa cour » et « la jeune épouse du tigre ». On retrouve enfin « Le chat botté », « Le Roi des Aulnes », « L’enfant de la neige », une nouvelle très courte, et « La dame de la maison d’amour » qui s’inspire des vampires et non des contes. Toutes les nouvelles se déroulent dans un XIXe siècle sombre et inquiétant, imprégné de romantisme noir.

Et l’ensemble est absolument prodigieux, et je me suis bien demandé pourquoi je n’avais pas lu ce recueil avant, tant cela correspond parfaitement à mon imaginaire. Dans une langue riche, poétique, imagée, d’une sensualité souvent bouleversante, les nouvelles explorent le désir, la violence, la zone grise : Angela Carter ne cherche pas à policer le sexe, au contraire, elle embrasse l’animalité, la sauvagerie, pas seulement dans le choix de ses réécritures mais aussi dans la manière dont elle construit ses histoires et leur sens, tourné vers l’acquiescement plein et entier à la pulsion de vie, y compris dans ce qu’elle a d’inquiétant. . Et cela donne un résultat pas tant érotique au sens strict (tout est dans la tension, dans le désir, mais les scènes sexuelles en elles-mêmes ne sont pas décrites) que troublant, surtout, en ce qui me concerne, la première nouvelle, qui est la plus longue et développée et que j’ai trouvée bouleversante.

Un travail remarquable : nourrie de références intertextuelles beaucoup trop nombreuses pour les citer, mais aussi de psychanalyse (et je n’ai pas pu m’empêcher de penser encore une fois à Femmes qui courent avec les loups qu’elle a probablement influencé), Angela Carter redonne aux contes toute leur puissance exploratoire du désir et des fantasmes, et aux femmes une parole triomphante : dans ces histoires, elles ne sont plus victimes, plus ou moins passives, mais elles s’affirment comme sujets désirant, et explorent leur propre part d’ombre.

Un coup de cœur pour une autrice à l’imaginaire profond et nourrissant : je ne sais pas ce que je vais lire d’elle ensuite, d’autant que ses livres ont la fâcheuse tendance à être épuisés, mais ce qui est certain, c’est que je vais poursuivre ma découverte !

La compagnie des loups (lien affilié)
Angela CARTER
Traduit de l’anglais par Jacqueline Huet
Seuil, 1985 (Point Seuil)

2 réponses à « La compagnie des loups, d’Angela Carter »

  1. Avatar de James Jones

    Très beau et inspirant livre. Je le sais, il est dans ma collection d’ouvrages depuis mes 20 ans ^^

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