153. J’ai lu que dans l’ensemble les enfants préfèrent que leurs aînés leur transmettent des affaires rouges plutôt que d’une autre couleur : le goût pour les teintes plus froides – telles que le bleu – vient avec l’âge. De nos jours, en Occident, la moitié des adultes choisissent le bleu comme couleur préférée. Dans leur enquête menée sur les « tableaux les plus recherchés », les artistes d’origine russe Vitaly Komar et Alex Melamid ont découvert que d’un bout à l’autre de la planète – de la Chine à la Finlande en passant par l’Allemagne et les Etats-Unis, la Russie, le Kenya ou la Turquie – la plupart des gens veulent voir un paysage bleu agrémenté de légères variantes (une ballerine ici, un élan là, et ainsi de suite). Pour des raisons incompréhensibles, les Hollandais font exception et recherchent une abstraction terne aux tons arc-en-ciel.
Julia Kerninon a mentionné ce texte dans une de ses récentes newsletters, et j’ai tout de suite eu envie de découvrir cette curiosité, qui n’est ni un essai, ni un recueil de poèmes, ni rien d’identifiable, autour de la couleur bleue. Pourtant, le bleu n’est pas ma couleur. Il devrait, c’est la couleur de la mer, et d’ailleurs j’aime le bleu, mais ce n’est pas ma couleur préférée (comme les enfants, c’est le rouge) et je possède très peu de choses bleues. Maggie Nelson, elle, est amoureuse du bleu.
Et ce qu’elle nous propose, avec Bleuets, c’est une sorte de méditation poétique en 240 fragments consacrés au bleu, à la fois déclaration d’amour pour la couleur et pour un homme, récit, parfois essai. Sans ordre ni plan, les fragments se succèdent par association d’idées, comme un marabout de ficelle. On peut passer d’un fragment sur le porno à un autre sur la drogue, qui nous conduit à Platon, et finalement à une réflexion sur la création littéraire.
On se donne que cela donne un résultat très curieux, mais fascinant, vivifiant et inspirant. J’aime l’esthétique du fragment, et Maggie Nelson l’utilise ici de manière brillante, à la fois introspective car plus que le bleu, couleur de la tristesse, le sujet ici est le chagrin d’amour et comment en guérir, et informative. S’immerger dans le bleu a quelque chose de thérapeutique et de salvateur, qui donne à ce texte, au delà de son caractère intime et personnel, quelque chose d’universel.
Encore une fois, j’ai vraiment beaucoup aimé cette lecture originale, qui m’a donné envie de me replonger dans les travaux sur la couleur de Michel Pastoureau et de faire quelque chose de similaire (mais ça ne le sera jamais) sur le rouge, mais en allant au-delà du projet littéraire pour en faire un projet plus globalement artistique. Je ne sais pas ce que ça donnera, c’est le genre de projets « personnel » qui n’a aucune vocation a être communiqué et que je fais pour « m’amuser », mais je trouve l’idée passionnante et enthousiasmante : s’immerger profondément dans une couleur, et se laisser porter par elle. Peut-être que je finirai par savoir pourquoi le goût pour les couleurs froides ne m’est jamais venu, et que j’ai gardé un attachement d’enfant et de primitif au rouge.
Bleuets (lien affilié)
Maggie NELSON
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy
Editions du sous-sol, 2019








Un petit mot ?