Le roman du mariage, de Jeffrey Eugenides

La raison n’est pas ce qui guide l’amour

Madeleine se dit, et elle se l’était dit souvent, que Mitchel était le genre de garçon dont elle aurait dû logiquement tomber amoureuse et devenir l’épouse, un garçon intelligent et sain qui plaisait aux parents. Le fait qu’elle ne tomberait jamais amoureuse de Mitchel et ne l’épouserait jamais, précisément parce que la logique le voulait, était une preuve de plus, et elles abondaient ce matin-là, de son incohérence totale dans les affaires de cœur.

Jeffrey Eugenides est un auteur peu productif : il écrit (ou en tout cas publie) un roman par décennie. Ses deux premiers sont Virgin Suicides, que je n’ai pas lu mais dont le film qu’en a tiré Sofia Coppola fait partie de mon panthéon, et Middlesex, dont je ne sais pas grand chose. Mais l’autre jour, lorsqu’Eugenides est passé dans Ça balance à Paris pour parler de ce roman, ma petite voix intérieure m’a dit qu’il fallait absolument que je le lise.

L’histoire n’a en soi rien de très original. Mitchell, Madeleine et Leonard se rencontrent à l’université de Brown au début des années 80. Passionnée de littérature victorienne, Madeleine tombe amoureuse de Leonard, que l’on vient de diagnostiquer comme maniaco-dépressif.

Quant à Mitchell, qui se destine à des études de théologie, et paraît à bien des égards être l’incarnation du gendre idéal, il est amoureux de Madeleine, qui ne voit en lui qu’un ami.

Un triangle amoureux, donc, qui va mener nos héros de l’adolescence à l’âge adulte.

Le genre romanesque comme genre du mariage

L’histoire n’a en soi rien de très original, et c’est là, finalement, toute la force de cet excellent roman, extrêmement bien écrit et jouissant d’une construction narrative ingénieuse : une chronologie souvent bouleversée par de nombreuses analepses, et surtout une narration à la troisième personne faisant alterner les points de vue, ce qui permet une vision globale de l’histoire à partir de la vision partielle qu’en a chaque personnage.

C’est surtout un vrai roman de lettré, pas un de ces romans (plaisants au demeurant) qui se lisent sans trop y penser : c’est au contraire un roman exigeant, profond et complexe, qui s’ouvre sur le passage en revue de l’impressionnante bibliothèque de Madeleine, afin de donner le ton.

Dans toute la première partie, le narrateur jongle avec les théories de la nouvelle critique, la sémiotique, la déconstruction et le structuralisme, réfléchit sur les études de lettres et émet la théorie du roman comme genre lié au mariage.

C’est le sujet de recherche de Madeleine, qui est par ailleurs obsédée par les Fragments d’un discours amoureux de Barthes, qui nourrissent la réflexion du texte sur le sentiment amoureux, Madeleine se lisant dans le « je » — ceci dit, je ne suis pas entièrement d’accord avec la lecture un peu intellectualisante qui est faite ici de ce texte magistral, je crois que l’œuvre est plus profonde que ça : Barthes ne déconstruit pas le sentiment amoureux, ne le transforme pas en pure idée, même si telle était son intention, et en tout cas, ce n’est pas un remède aux chagrins d’amour, qui viderait le sentiment de sa substance (j’ai essayé), c’est plutôt, pour moi, un des plus beaux textes ayant été écrits sur l’amour.

Bref. Le roman apparaît finalement très autoréflexif et presque autotélique dans ces pages sur la littérature.

Un autre aspect qui m’a charmée, c’est l’appartenance au campus novel, un sous-genre proprement américain que je trouve toujours fascinant dans sa manière de montrer les us et coutumes universitaires si éloignés des nôtres.

D’autant que cet aspect un peu sociologique se double du portrait d’une génération, celle du début des années 80, et que ce qui se joue ici, c’est le passage à l’âge adulte : roman d’apprentissage et de désillusions, Le Roman du mariage aborde des thèmes dans l’air du temps (comme on avait pu les voir dans L’Homme qui aimait la femme) en leur donnant une signification nouvelle.

Quant aux personnages, ils sont dans l’ensemble plutôt touchants et émouvant, chacun cherchant sa place, chacun un peu irréaliste. Madeleine, le personnage central, est une sorte de madame Bovary : dans ses veines coule la littérature, elle a peut-être lu trop de livres, et sa vision du monde est filtrée par la fiction ; elle aime profondément Leonard et voudrait le sauver, malgré lui.

Leonard, qui de son côté, de par sa maladie, peine à s’accrocher au réel, voudrait bien, aime Madeleine mais se heurte au monde ; lucide tout de même jusqu’à un certain point, il se rend compte que parfois pour survivre il faut se séparer.

Enfin Mitchell n’a guère plus les pieds sur terre dans son univers mystique : il trace sa voie dans la religion, voyage, tout en rêvant toujours de Madeleine. C’est le personnage que j’ai le moins apprécié.

Un roman vraiment formidable, que je conseille sans réserves !

Le Roman du mariage (lien affilié)
Jeffrey EUGENIDES
L’Olivier, 2013

26 réponses à « Le roman du mariage, de Jeffrey Eugenides »

  1. Avatar de cartonsdemma

    Je le note mais pas pour tout de suite, je ne sais pas si je pourrais apprécié un roman « exigeant » en ce moment

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Oui, il y a des moments propices ou non !

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  2. Avatar de mangolila

    Quel bel enthousiasme! Je note donc ce titre!

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  3. Avatar de sylire

    J’avais adoré de cet auteur « Middlesex ». Quand j’ai appris qu’il sortait un nouveau roman, je me suis dit qu’il fallait absolument que je le lise et les avis lus jusqu’ici (dont le tien) me confortent dans mon envie !

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Je n’ai, bizarrement, pas lus d’autres avis… du coup, je n’ai pas été influencée !

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  4. Avatar de Marie- Aude
    Marie- Aude

    Tu me le mets dans mon carton de lectures pour cet été, stp ?? Bisous.

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  5. Avatar de les Livres de George

    Je lis ton billet très vite, histoire de ne saisir que ton avis et sans en apprendre trop puisque j’ai reçu ce livre pour mon anniversaire et qu’il m’attend sagement !

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Quel beau cadeau ! J’espère que tu ne vas pas le faire patienter trop longtemps !

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  6. Avatar de cherbouquin

    J’avais déjà lu de bonnes critiques et vu l’émission d’Olivier Barrot dans laquelle il présente Jeffrey Eugenides et « Le roman du mariage » mais ton billet fini de me convaincre si c’était encore nécessaire. Merci

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Je suis ravie d’avoir fini de te convaincre !

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  7. Avatar de ohoceane

    Tiens, j’ai relu Middlesex il y a peu, j’avais noté aussi la sortie de celui là, il faut que je le lise, il a toujours une imagination si fertile pour extraordinariser les choses simple, j’adore 🙂

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Du coup j’aimerais bien lire Middlesex !

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  8. Avatar de Elisabeth

    Je l’ai terminé la semaine dernière et cela à été un vrai coup de cœur, je n’ai pas décroché une seule minute tant ce trio m’a passionnée !

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Il est vraiment très prenant, oui !

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  9. Avatar de Chaplum (@chaplum)

    Noté bien sûr ! Virgin Suicide est un roman excellent mais Middlesex est un réellement un des meilleurs romans que j’ai jamais lu !!!!

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Il est fort probable que je le lise…

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  10. Avatar de geraldinecoupsdecoeur

    C’est marrant, je crains qu’il soit un peu trop « intellectualisant » e livre…

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  11. Avatar de liliba2

    autotélique ? Pétard, tu es si cultivée qu’il me faut chercher dans le dictionnaire !!!!

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    1. Avatar de L'Irreguliere

      Oh ça, c’est surtout un reste de khâgne…

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      1. Avatar de liliba2

        Les études que j’aurais dû faire si je n’avais pas été une écervelée paresseuse à 17ans… (et pas poussée par ses parents…).

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        1. Avatar de L'Irreguliere

          En même temps, pour finir prof… enfin, je dis ça, il y en a qui aiment…

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  12. Avatar de Anne de LLN

    Je me suis du coup replongée dans les critiques de Middlesex sur Internet. Je me souviens que je n’avais pas abandonné la lecture de ce pavé interloquant. Quand je n’accroche pas, je quitte, aussi vite et simple que ça. Mais Middelsex traite du mariage incestueux sans culpabilité ni vergogne, décrit les horreurs d’une invasion (turque en Grèce) et la vie des déracinés ainsi que la problématique de l’hermaphrodisme, entre autres, bref, tout ce qu’on n’a pas l’habitude de lire, de dire, de penser ou de côtoyer. C’était une porte ouverte sur des mondes inconnus qui pouvaient rebuter mais en tout cas dont l’écriture happe et laisse des traces comme celle d’un John Irving dans un autre genre. Alors, oui, dans votre critique de son dernier ouvrage, je retrouve l’auteur qui fascine, et les questions qui dérangent, le foisonnement, et aussi l’intelligence. Merci pour votre partage.
    Et je me rends compte que les commentaires sur ce bouquin datent de 2013 : tant pis, je picore votre site de ci, de là, cahin caha…

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    1. Avatar de Caroline Doudet

      Mais n’hésitez pas !

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