Vue du port d’Anvers par temps de brume. Je roule vers un lieu inconnu, un décor de carte postale. Je roule vers toi, mon point de départ. Dans les taches de lumière du pare-brise défile tout ce que j’ai perdu depuis, abandonné, conquis. Le poids dérisoire d’une vie, Cheyenne, quand on revient aux sources… Je roule en état d’apesanteur, dans mon illusion de bateau qui prend l’eau, sous la chaleur réfrigérée qui m’engourdit d’un parfum de cuir fendu, passé, meurtri. Je roule vers le petit garçon de l’aéroport de Nice. Je roule vers la première femme que j’ai aimée.
Oui, je sais. Mais j’ai une excuse : mon moral a connu des jours meilleurs (mais des jours pires aussi, me dis-je pour me consoler), et je me suis dit que mon auteur chouchou était sans doute une des rares personnes sur cette planète à pouvoir me rephaser, et j’ai choisi de relire ce roman, le deuxième je crois que j’ai lu de l’auteur, il y a vingt ans, et que je savais être profondément mélancolique (peut-être le plus mélancolique qu’il ait écrit) et en même temps, comme toujours, optimiste malgré tout.
Exactement ce dont j’avais besoin, donc.
Lorsqu’il reçoit une carte postale représentant le port d’Anvers et simplement signée « Cheyenne », le narrateur n’hésite pas à tout laisser en plan et à prendre le volant pour se rendre à ce qui ressemble fort à un rendez-vous. Cheyenne, la première femme qu’il a aimée, la seule peut-être, et qu’il n’a vue pourtant que trois fois et seulement vingt-quatre heures en tout et pour tout.
Il est indéniable que ce roman a fait un bien fou à mon moral, pour diverses raisons mais je crois que la principale est ce talent incontestable de Didier van Cauwelaert de faire de l’or avec la douleur et les événements tragiques de l’existence.
Cheyenne, c’est une histoire d’amour fou et d’écriture, une réflexion sur le passé, la nostalgie, ce que nous avons fait de l’enfant que nous étions. Les hasards de l’existence que l’on n’oserait même pas utiliser dans un roman. La foi en l’avenir et en soi. L’écriture qui sauve lorsqu’on s’abîme dans la souffrance. Mais toujours avec légèreté.
Durant le trajet qui le mène à Anvers, le narrateur repense évidemment à Cheyenne et aux trois épisodes qui les a réunis.
Le premier est particulièrement attendrissant : un petit garçon de 11 ans, qui veut devenir écrivain, et tombe amoureux d’une hôtesse de l’air de 20 ans, persuadé qu’elle est la femme de sa vie, un petit garçon drôle, qui élève le mensonge au rang d’art, et qui croit dur comme fer en son destin exceptionnel.
Et il a raison, car 10 ans plus tard, il écrit toujours, Cheyenne est la matrice de tous ses personnages féminins, son premier roman vient d’être accepté par un éditeur après d’innombrables échecs, et il recroise Cheyenne a un concert de Barbara. Puis, quelques années plus tard, il la croise à nouveau à la gare du Nord, alors qu’il fait son service militaire…
C’est beau et c’est triste, sombre et lumineux, magnifiquement écrit, sans doute un des meilleurs de Didier van Cauwelaert !
Cheyenne (lien affilié)
Didier van CAUWELAERT
Albin-Michel, 1993 (Livre de poche)









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