Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire. Mais il fallait écrire toujours, sans cesse, à peine le temps de manger ou d’aller faire mes besoins, de mâcher correctement ou de gratter le dos de ma tante en traduisant très librement les dialogues de films étrangers ravivant le souvenir de vies qu’elle n’a jamais vécues. Pauvre femme, qui mérite à elle seule un livre qui la rendrait centenaire.
J’avais été totalement conquise par le Meursault contre-enquête de Kamel Daoud, écrivain et chroniqueur dont j’admire la liberté de pensée (depuis, j’ai d’ailleurs acheté son recueil de chroniques, nous y reviendrons donc). Il était donc évident que ce roman figurait en bonne place dans ma liste de lectures de rentrée littéraire.
Ismaël, qui préfère qu’on l’appelle Zabor, est dans son village celui qui lit. Mais il est aussi celui qui écrit : rejeté par tous à commencer par son père, relégué avec sa tante célibataire et son grand-père dans « la maison du bas », il a un don bien particulier : éloigner la mort en écrivant sur ceux qui l’entourent.
Zabor ou les psaumes, c’est d’abord une langue : pure, précise, magnifiquement ciselée, sensuelle, charnelle, une langue faire pour dire le désir et le corps. Ici, le verbe se fait chair, s’anime, pulsion de vie, éros luttant contre thanatos.
Mystique et spirituel, le roman est comme un long poème, tissant un réseau de réécriture avec les livres sacrés, l’histoire d’Abraham et de ses fils, l’histoire de Joseph, mais aussi les Contes des Mille et une Nuits, puisqu’ici encore, raconter éloigne la mort, grâce au pouvoir magique de la langue, des mots, de la littérature.
Si la figure paternelle, toute puissante mais en même temps lâche, est au centre du système, Daoud interroge aussi la place des femmes à travers deux figures : Djemila, la femme répudiée, décapitée, cachée comme une honte, femme qu’il désire même s’il ne l’a jamais vraiment vue, femme à qui il veut rendre son corps en l’épousant mais se heurte à l’opposition paternelle ; Hadjer, la tante, vieille fille et donc elle aussi honte de la famille, figure maternelle de substitution mais dont la virginité fait de Zabor un nouveau messie. Incompris, rejeté, marginal, comme il se doit.
Métaphorique, c’est évidemment la question de l’écriture que le roman interroge avant tout : sacrée, l’écriture des livres, d’autres livres que Le livre, est une pensée magique. Ecrire, c’est lutter contre la mort, charnelle et spirituelle, et communiquer la vie. Ecrire, c’est se mesurer à Dieu. Dieu écrit, moi aussi. Et c’est bien là l’enjeu vital de toute écriture, quelle qu’elle soit.
Un roman magnifique donc, qui m’a totalement subjuguée et envoûtée par sa sorcellerie évocatoire, la manière dont il parle de la langue et de la chair : je le conseille absolument !
Zabor ou les psaumes (lien affilié)
Kamel DAOUD
Actes Sud, 2017









Répondre à Mes Indépendances, de Kamel Daoud – Caroline Doudet Annuler la réponse.