A travers elle m’est venue l’idée qu’être une femme pouvait signifier un pouvoir supplémentaire, alors que jusque-là une impression diffuse me suggérait que c’était plutôt le contraire. Depuis, où que je le rencontre, le mot « sorcière » aimante mon attention, comme s’il annonçait toujours une force qui pouvait être mienne. Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime. J’aime aussi l’idée d’un art que l’on perfectionne sans relâche tout au long de sa vie, auquel on se consacre et qui protège de tout, ou presque, ne serait-ce que par la passion que l’on y met. La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie.
J’avais détesté Beauté Fatale (enfin, détesté est exagéré, mais j’étais en profond désaccord sur de nombreux points) et d’autres écrits de Mona Chollet sur la parure qui, en tant que spécialiste du sujet, me mettaient hors de moi à cause de leurs approximations et erreurs. Conséquence logique : j’évitais les écrits de cette auteure.
Mais voilà, la figure de la sorcière me fascine depuis toujours, j’ai même envisagé d’en faire mon sujet de thèse et je sais que j’écrirai dessus, un jour : en fait, j’ai toujours pensé confusément que peut-être j’ai été une sorcière brûlée sur le bûcher dans une vie précédente, ou que j’ai eu une ancêtre qui l’a été (je ne suis pas remontée si haut dans mon arbre généalogique).
Impossible donc pour moi de m’abstenir de lire cet essai, dont on parle beaucoup, nonobstant ma méfiance envers l’auteure.
Partant de la chasse aux sorcières comme guerre contre les femmes, et notamment les femmes dont la tête dépassait car pas assez dociles, trop libres et notamment sexuellement, bref, pas assez soumises aux hommes, l’auteure constate que la sorcière a non seulement été réhabilitée, mais incarne même une figure identificatoire pour certains mouvements féministes, et pas seulement les plus spiritualistes et ésotériques, en tant qu’elle représente une autre manière de voir le monde.
Mais au-delà de ça, le vrai sujet de cet essai, c’est la postérité de la chasse aux sorcières, et la manière dont certains comportements et choix féminins, qui hier conduisaient au bûcher, sont encore condamnés mais de manière beaucoup plus insidieuse.
Le premier chapitre s’intéresse à l’indépendance féminine et au célibat, le deuxième au refus de la maternité, le troisième à la vieillesse ; le quatrième montre la manière dont le patriarcat a domestiqué la nature et le naturel, et donc la femme, au nom du rationalisme.
Il faut bien le dire, le titre (surtout la deuxième partie) est déceptif et peut induire en erreur, dans la mesure où il ne correspond que peu au sujet réellement traité (ça m’étonnait aussi), et c’est vraiment dommage car cela apparaît comme du racolage, du surf sur une tendance, dont l’essai lui-même n’a absolument pas besoin tant il est passionnant (oui, vous avez bien lu).
J’ai parfois été en léger désaccord (notamment sur le premier chapitre qui me semble un peu trop ramener le fait d’être en couple à une soumission aux diktats de la société et trop oublier l’amour), j’ai regretté que certains points ne soient pas davantage approfondis (toute la dimension sexuelle par exemple est trop peu analysée, je soupçonne Mona Chollet de ne pas être très à l’aise avec le sujet), mais c’est précis, étayé, analysé, nourri de nombreuses références notamment littéraires (ce qui est aussi un problème, j’ai noté trop de choses que j’ai envie de lire) et cela ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur beaucoup de sujets essentiels touchant aux choix : le chapitre sur la maternité notamment est extrêmement intéressant.
L’essai est d’autant plus réussi, finalement, qu’il prend une dimension personnelle : loin du ton péremptoire que je lui avais reproché, Mona Chollet est beaucoup plus nuancée, accepte ses contradictions et s’abstient de donner des leçons, y compris sur l’apparence. J’ai noté un certain infléchissement de sa pensée vers une certaine forme d’essentialisme, même si elle s’en défend énergiquement : le fait est que la haine des femmes (ou plutôt du pôle féminin) vient bien de ce qu’elles incarnent une autre manière de voir le monde, qui lutte pour prendre sa place.
Un essai essentiel, car il pointe la nécessité d’un changement de paradigme dans la civilisation, qui n’est peut-être pas si loin que ça d’advenir.
Sorcières, la puissance invaincue des femmes (lien affilié)
Mona CHOLLET
La Découverte, 2018









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