Dans ce cinquième épisode de notre petite série sur la créativité, nous allons voir comment créer tous les jours, comment mettre en place une routine créative et comment faire chaque jour des petites choses.
Comment mettre en place une routine créative
On croit souvent que les artistes sont les ennemis de la routine, qui nuirait à l’inspiration et à créativité. Les artistes seraient des êtres excentriques voulant faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent. Alors certes, un esprit créatif sera toujours en état de disponibilité poétique, et pourra parfois se relever au milieu de la nuit parce qu’une idée lui est venue. Mais en réalité, les artistes les plus fécond sont ceux qui se connaissent le mieux, ont apprivoisé le cycle de la créativité que nous avons vu précédemment, et ont mis en place des routines qui sont adaptées à qui ils sont. Et bien sûr, encore une fois, ça ne sera pas la même chose si la créativité est votre activité principale, ou non.
Les trois piliers de Julia Cameron et comment je les ai adaptés
Vous connaissez probablement le célèbre ouvrage de Julia Cameron dont j’ai déjà parlé précédemment et surnommé « La Bible des artistes » ; elle a ensuite décliné ses programmes créatifs sur le même modèle : un programme en 12 semaines, chacune étant consacrée à une problématique particulière et des exercices particuliers. Mais l’ensemble repose sur trois piliers essentiels qui doivent être pratiqués non seulement pendant le programme, mais doivent devenir des habitudes de vie.
Je voulais y revenir ici parce que je les trouve intéressants comme supports de réflexion : elle les présente comme « impératifs » et d’ailleurs ils le sont devenus pour beaucoup, mais je trouve beaucoup plus fécond de se les approprier ; j’ai déjà beaucoup parlé du premier parce que j’ai un peu de mal à l’intégrer ; les deux autres me plaisent davantage mais là encore je fais un peu à ma sauce.
Le premier pilier, ce sont les fameuses pages du matin, dont j’ai déjà parlé dans plusieurs articles. L’idée est assez simple : tous les matins, avant de faire quoi que ce soit d’autre, il faut écrire 3 pages, en écriture plus ou moins automatique, de tout ce qui nous passe par la tête : humeur, rêves, pensées obsédantes, colères, choses à faire dans la journée, sans se censurer même si on insulte certaines personnes (on peut les jeter après, si on a peur que quelqu’un les lise, même si on peut aussi utiliser un cahier pour pouvoir relire et voir ce qui revient, ou chercher des idées). Attention, j’ai dit écrire, mais en fait, il ne s’agit pas tant d’écrire que de faire ces pages : le style, l’orthographe n’ont strictement aucune importance ici. Ce qui importe c’est d’échapper au cerveau logique et laisser s’exprimer le cerveau créatif. L’idée de Cameron est que faire les pages du matin consiste à « vider les poubelles mentales » : déverser sur la page, dès le réveil, tout ce qui pourrait nous encombrer l’esprit a de nombreuses vertus, et notamment celles de faire le ménage et de se débarrasser à la fois de ce qui nous angoisse, nous met en colère, nous attriste, nos pensées négatives, et nous permet d’échapper à notre censeur intérieur.
L’idée est aussi, en laissant librement cours à nos pensées, de voir émerger de nouvelles idées, de voir les choses autrement. J’ai personnellement beaucoup de mal avec cet exercice tel quel. Cela dépend des périodes : en ce moment elles sont parfaitement intégrées à ma routine du matin (à ceci près que ce n’est pas la première chose que je fais, cela m’est littéralement impossible, mais comme mon cerveau reste dans les brumes plus d’une heure après mon réveil, ce n’est pas grave) mais à d’autres périodes, je n’y arrive pas. A vous de tester et de voir comment cela se passe pour vous.
Le deuxième pilier, c’est le rendez-vous avec l’artiste. Là, il s’agit tout simplement de prévoir toutes les semaines un rendez-vous avec vous-même, l’artiste en vous, votre enfant intérieur, comme vous le feriez avec un ami (donc le considérer comme un vrai rendez-vous que vous ne pouvez pas annuler). Et de faire « ensemble » quelque chose d’amusant : une sortie, une promenade, aller voir un magasin de loisirs créatifs et acheter quelques babioles, visiter un musée, une serre…
Il paraît que beaucoup de gens résistent à cette idée de faire quelque chose d’amusant avec eux-mêmes, ils trouvent cela futile. Mais moi qui ai depuis toujours eu l’habitude de faire des choses seule avec moi-même (je suis enfant unique, jouer toute seule je sais faire) et qui n’ai pas de problème à m’accorder du temps, j’ai facilement intégré ce rendez-vous à ma routine, d’autant plus facilement qu’en réalité, je le faisais déjà. Après je trouve que Cameron n’est pas toujours explicite avec ce pilier, donc ce rendez-vous n’est pas nécessairement une sortie (cela peut être un tutoriel d’aquarelle), et si ça l’est, je fusionne éventuellement avec la promenade hebdomadaire. Ce qui me semble essentiel, c’est de s’accorder du temps seul avec soi-même pour faire quelque chose qui nous plaît, si ce n’est pas déjà une habitude et ça ça dépend des gens.
J’ai même poussé le concept plus loin, avec un journal dans lequel je note tout ce que j’ai fait au cours de mes rendez-vous avec l’artiste, et qui me sert de journal de voyage et de journal d’inspiration.
Le troisième pilier, je viens de le mentionner, c’est donc la promenade hebdomadaire. Aller s’aérer, seul, pendant une bonne heure, au moins une fois par semaine. Se promener seul peut paraître incongru à certains, surtout s’il s’agit de laisser en plan conjoint et enfants. De mon côté, cela ne me posait pas de problème en soi, c’était déjà quelque chose que je pratiquais lorsque j’étais en voyage, mais pas le reste du temps. J’ai donc institué la « promenade du dimanche » : sortir m’aérer un moment tous les dimanches, le plus souvent en nature (et c’est ce que préconise Cameron : un parc ou une forêt) parce que cela permet de décompresser, de laisser vagabonder les pensées, voir de belles choses ; parfois je choisis plutôt un musée ou une exposition. Et parfois, je ne le fais pas : s’il ne fait pas beau, ou que je n’ai pas envie parce que je préfère faire autre chose, je ne me tyrannise pas non plus. Cette promenade est un de mes essentiels mais j’avoue que l’hiver je n’en ai pas envie, alors qu’au printemps et en automne je sortirai me promener plusieurs fois.
L’idée est qu’aucune routine ne doit devenir une prison : il faut s’autoriser aussi à en déroger, et l’adapter.
Mettre en place votre routine personnelle
A présent, à vous de jouer pour inventer votre routine créative, qui sera unique même si vous intégrez certains de ces piliers — ou non. A vous de réfléchir au moment de la journée qui vous convient le mieux, et à la manière dont vous pouvez vous mettre dans un état de créativité.
La plupart des créateurs sont atteints de ce qu’on pourrait appeler des tocs, mais qui ne sont en réalité que des déclencheurs. Un peu comme lorsqu’avant de débuter un rituel magique, on va « ouvrir l’espace » : allumer des bougies, réciter une incantation, faire brûler de la sauge. Pour vous, ce sera peut-être faire du ménage (une activité un peu mécanique propice au surgissement créatif, car elle permet de libérer de l’espace mental), mettre une musique entraînante et danser, faire une séance de yoga, tailler vos crayons et les aligner en rang devant vous, mettre un certain type de musique, vous habiller d’une certaine manière, vous préparer un thé ou un café… Beaucoup d’entre nous, notamment, ont une sorte de « bouton magique », lié à un sens qui sera particulièrement important et déclenchera souvent, lorsqu’il sera activé, beaucoup d’idées. Cela peut être aussi quelque chose de plus magique comme tirer une carte de Tarot (ce qui peut être aussi un déclencheur, nous y reviendrons plus bas).
Je vous détaille la mienne ici.
Encore une fois l’essentiel est que cela vous convienne à vous. Et mettre en place ses propres rituels demande, mine de rien, une bonne connaissance de soi. Dans votre journal poétique, je vous propose donc d’écrire à propos d’une journée idéale où vous pouvez vous consacrer entièrement à vous et à votre créativité (mais où peut-être vous ne feriez pas qu’écrire ou peindre ou autre). Soyez précis, décrivez votre journée du moment où vous vous levez (à quelle heure ?) à celui où vous vous couchez, ce que vous mangez etc. Bien sûr ce sera ensuite à adapter en fonction des circonstances réelles parce que rien n’est jamais parfait et que si vous attendez que ça le soit vous ne ferez jamais rien, mais cela vous donne une idée de vos besoins.
Créer un petit peu chaque jour
Vous l’aurez compris : l’essentiel pour mener une vie créative et donc une vie heureuse est la régularité : à la fois s’autoriser (même lorsqu’il y a une montagne d’autres choses à faire pour les autres) et s’obliger à créer un peu tous les jours. Même les jours où cela ne coule pas, on peut trouver une petite idée qui ne demandera pas beaucoup d’efforts. Mettons, 15 minutes par jour, ou beaucoup plus : cela dépend évidemment de vos conditions de vie. Dans cette partie, je vous propose donc quelques petites idées de « déclencheurs », projets quotidiens et projets au long cours qui pourront être faits « un petit peu chaque jour ». Bien sûr, le premier et le plus important reste votre journal poétique, et tout ou presque peut y être fait !
Les déclencheurs
Les déclencheurs, ce sont les petites choses qui vont lancer l’inspiration. J’ai déjà parlé plus haut des « boutons sensoriels », mais il en existe d’autres !
1. Les « prompts » : ce sont, pour faire simple, des « sujets ». Tout peut devenir un sujet : le titre d’un livre ou d’un film, une phrase entendue, une citation. Pour ma part, je les ai écrits sur de petits morceaux de papier que j’ai mis dans un joli bocal. Lorsque l’envie me prend ou que je manque d’idée, j’en tire un, je mets un sablier, et j’écris pendant 10 minutes ou ¼ d’heure. J’adore voir la manière dont, tout de suite, quelque chose naît. C’est fascinant et réjouissant, ce moment où le sujet déclenche le surgissement de quelque chose, parfois totalement inattendu, parfois dans des genres que je ne pratique pas habituellement (un poème, une scène théâtrale…). Et ce point de départ peut, parfois, être la première pierre d’un projet plus vaste. Je m’en sers pour l’écriture, mais rien n’empêche de les utiliser aussi pour des dessins, des collages, des projets mixtes. Si vous voulez des idées, je vous en propose 365 dans mon livre Une année d’écriture :
2. Autre type de déclencheur que j’aime beaucoup utiliser : tirer une carte de Tarot ou d’oracle, et voir ce que cela m’inspire, soit en écriture, soit en art visuel.
3. Enfin, j’aime beaucoup piocher 10 mots dans ma « boite à mots » (lorsque je découpe des magazines pour y récupérer des images pour de futurs collages, je sélectionne aussi des mots, que je mets dans une boîte à part) et voir ce que ça m’inspire : un poème ou un texte dans lequel je les utilise tous (exercice que j’aime beaucoup faire aussi en atelier d’écriture, après avoir proposé aux participants de tous écrire un mot sur une feuille), ou bien un collage.
Un projet 365
Un projet 365 ou 365 jours est un projet qui, comme son nom l’indique, se fait sur 365 jours. A l’origine, c’est plutôt un projet photographique : prendre une photo par jour, soit sans contrainte (quelque chose qui nous inspire, chaque jour, c’est déjà parfois difficile), soit sur un thème donné (on peut par exemple se donner un thème par semaine, ou toujours le même thème comme par exemple les fleurs mais sur 365 jours ça paraît difficile), soit en suivant des défis proposés ici ou là, souvent sur un mois d’ailleurs, avec une idée par jour. Vous pouvez aussi prendre une photo par jour à une heure donnée, par exemple midi : vous mettez un rappel sur votre téléphone, et dès que ça sonne, vous photographiez ce que vous êtes en train de faire.
Ça, c’est l’origine, mais on peut bien sûr l’adapter de plusieurs manières : d’abord, en essayant sur un temps plus court : un mois par exemple, c’est déjà bien pour commencer. Et puis, ce n’est pas obligatoirement de la photographie, après tout : à l’origine, l’idée étant de faire une photo par jour pour progresser, on peut tout à fait l’adapter à d’autres techniques que l’on a envie de mieux maîtriser, ou simplement d’entraîner sa créativité (plus on s’en sert, plus elle est là : c’est comme un musicien qui fait ses gammes).
1. Ecrire tous les jours grâce à un déclencheur
2. Une case par jour : l’idée vient de Manon Lavoie. Il s’agit de diviser une double page de son journal en plusieurs cases, et d’en remplir une par jour. Chaque case peut être totalement différente (un jour peinture, un jour un petit dessin, un jour un mot), ou bien on choisit un lien : un doodle par jour, une lettre en calligraphie, un papillon aux ailes différentes, un motif, uniquement une couleur… les possibilités sont infinies, et j’aime vraiment beaucoup ce petit exercice : je ne le fais pas au long cours, mais parfois sur une semaine ou une quinzaine de jours, cela me permet de remettre un peu de peps quand je me sens enfermée dans une routine un peu ennuyeuse, car alors j’utilise des techniques que j’ai laissées de côté. Vous pouvez aussi, plutôt que case, faire « une page par jour » : c’est ce que j’ai fait pendant le confinement dans ce qui a fini par aboutir au journal poétique, et non seulement cela m’a permis de me maintenir à flot, mais comme on le voit, cela a fini par donner autre chose de plus vaste !

2. Les réseaux sociaux regorgent de petits défis créatifs que vous pourrez suivre avec beaucoup de profit : je pense par exemple à inktober qui a lieu comme son nom l’indique en octobre (c’est donc trop tard pour le faire avec tout le monde cette année, mais rien n’empêche de le faire en novembre ou en juillet , et qui consiste à dessiner chaque jour à l’encre, et il existe une multitude de thématiques avec une idée par jour. Et il y en a beaucoup d’autres : à vous de trouver ce qui vous convient…
Un grand projet, des petits pas
Dernière possibilité : vous pouvez, chaque jour, vous consacrer à avancer dans un projet beaucoup plus vaste et qui, pris dans son ensemble, peut être intimidant :
1. Créer votre propre jeu de Tarot (dans ce cas les cartes sont déjà définies) ou d’oracle (comme je l’ai fait avec l’Oracle des poètes et dans ce cas il vous faudra d’abord trouver la thématique, puis les différentes cartes : les possibilités sont infinies et l’avantage avec un oracle c’est que le nombre de cartes est libre) à raison d’une carte par jour
2. Ecrire un livre : je n’ai pas parlé du NaNoWriMo dans les défis quotidiens, parce que cela prend un temps fou, et que je trouve personnellement que c’est plus de l’abattage et de la performance que de l’écriture ; le défi consiste, au mois de novembre, à écrire un roman de 50000 mots en 30 jours, ce qui fait beaucoup, mais peut être motivant si vous avez un vrai projet. Vous pouvez aussi vous prévoir un nombre de mots moindre (il existe d’ailleurs des « Camps NaNoWriMo » durant lesquels vous fixez votre propre nombre de mots). L’avantage de ce défi, c’est l’émulation et le grand nombre d’événements qui y sont liés, mais je n’ai pas aimé l’expérience. Je préfère m’en tenir à une quantité plus raisonnable : 500 mots par jour minimum, lorsque je suis sur un projet précis.
3. Et enfin, bien sûr, votre journal poétique, qui peut devenir votre projet de vie au long cours comme il l’est devenu pour moi !
Voilà pour cette semaine. La prochaine fois, nous aborderons le lien entre la créativité et la croissance personnelle !









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