Peut-on mourir d’ennui ?

Je pense que je ne vais pas tarder à pouvoir répondre à cette question. Par l’affirmative.

L’autre jour, à une question concernant ma situation actuelle, le Tarot a répondu : le quatre de coupes. Une carte qui représente la lassitude, le vide, l’ennui. Un état de stabilité relative, dans lequel on n’est pas vraiment à plaindre, mais qui manque d’exaltation. Et c’est exactement ça : je ne suis pas à plaindre, mais bon sang que je m’ennuie ! Ce n’est pas le burn-out que je risque, c’est le bore-out.

Moins connu que le premier, le bore-out a été théorisé en 2007 par deux consultants suisses, Peter Werder et Philippe Rothlin et désigne l’ennui mortifère quotidien au travail. Il survient le plus souvent suite à un manque de stimulation intellectuelle (et ça c’est sûr, je ne me sens pas du tout stimulée intellectuellement parce que pour l’être j’ai besoin d’apprendre des choses), une impression d’inutilité (et c’est triste, mais j’ai vraiment l’impression que ce que je fais ne sert à rien) et un manque de sollicitation (là pour le coup ce n’est pas le cas, au contraire, mais je manque de sollicitations intéressantes).

Je ne m’ennuie pas tous les jours : les jours où je reste chez moi, à écrire, à lire, à bricoler, ou que je suis sortie me promener, j’ai le sentiment d’une vie pleine, exaltante, il s’est passé beaucoup de choses, y compris en moi, j’ai appris beaucoup de choses, j’ai créé, et j’en écris des pages dans mon journal. Comme Christian Bobin, je peux écrire toute une page au sujet d’une fleur. Mais lorsque j’ai passé la journée à mon travail alimentaire, c’est comme si la journée avait été aspirée dans un gouffre, et qu’il ne s’était en réalité rien passé, parce que je n’ai rien fait d’intéressant, rien appris. Et je n’ai strictement rien à écrire dans mon journal, comme si je n’avais pas vécu. Souvent je me contente de « il n’y a rien à dire de cette journée ».

Et l’ennui, pour moi, génère une véritable souffrance physique. Comme si on m’écrasait un oreiller sur le visage pour m’empêcher de respirer, et que je suffoquais. Au point que, parfois, je me dissocie : je suis présente physiquement, mais mon esprit s’est échappé, ailleurs, très loin. Comme une sorte de court-circuit : mon esprit s’échappe, parce qu’il a la possibilité de le faire, pour ne pas périr. C’est d’ailleurs ce que m’avait dit une thérapeute l’an dernier : que mon travail me mettait en état de dissociation, et que c’était ennuyeux. Et c’est en effet ennuyeux lorsque je « reviens » et que je n’ai pas la moindre idée de ce qui a bien pu se passer pendant le quart d’heure qui vient de s’écouler.

Parfois, je souffre de ce qu’on appelle dysfonction exécutive, souvent liée au TDA (je ne sais pas si j’ai un TDA, je ne crois pas, je coche pas mal de cases, mais il y a aussi beaucoup de points sur lesquels non, et de toute façon qu’importe) : l’impossibilité à commencer une tâche que j’ai autant envie de faire que de me frapper les doigts avec un marteau. Mon cerveau résiste, ne veut pas se mettre à la tâche dont il sait qu’elle va le faire souffrir tant elle est ennuyeuse et sans intérêt aucun. Ce n’est pas un manque de volonté : je suis tombée l’autre jour sur une vidéo qui faisait le parallèle avec le fait d’essayer de mettre sa main sur une plaque chauffante incandescente : même si on veut le faire, le cerveau bloque le mouvement pour nous protéger de la souffrance. Là en l’occurrence mon cerveau me protège de la souffrance intellectuelle, mais c’est pareil. Et c’est évidemment accentué par le fait que je dois sacrifier des activités intéressantes et qui me rendent heureuse à des activités inintéressantes qui me rendent malheureuse.

Ce qui est très bizarre, c’est que je suis capable de rester toute une après-midi assise à regarder la mer sans faire quoi que ce soit d’autre : je ne m’ennuie absolument pas. De tout le confinement, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Je crois que je pourrais tout à fait vivre en ermite dans une cabane isolée. J’ai besoin d’intensité, mais pas forcément de stimulations extérieures, même si j’aime aussi les stimulations comme les voyages et les activités « nourrissantes ». Les stimulations sensorielles.

En fait, je m’ennuie moins lorsque je ne fais rien du tout que lorsque je suis obligée de faire des choses qui n’ont aucun sens pour moi, qui ne m’intéressent pas. Parce qu’il y a de la vie, de l’intensité dans « ne rien faire » finalement : mon imagination est active, ma créativité se déploie, il y a de l’émotion, de l’épaisseur. Lorsque je suis obligée de faire quelque chose qui ne me plaît pas, c’est comme si j’étouffais. Plus de souffle ni de respiration. Le désert.

Bien sûr, la fin de l’hiver n’est pas innocente dans cet état de stase et avec l’arrivée du printemps, la vie qui reprend, la chaleur et les couleurs, la perspective de plusieurs excursions dont l’une qui commence demain, cela devrait aller (un peu) mieux. Mais surtout j’ai bon espoir que la roue se remette à tourner vraiment, et qu’il se passe quelque chose qui me permettra de sortir complètement de cet état d’ennui que de toute façon de ressens depuis toujours, mais qui a tendance à s’accentuer : je me dissocie de plus en plus souvent, et je souffre de plus en plus de dysfonction exécutive.

J’ai besoin de changement !

4 réponses à « Peut-on mourir d’ennui ? »

  1. Avatar de Miss Zen

    Je me reconnais totalement dans ce billet !

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  2. Avatar de Dorothée PALKA

    Quand il n’y a plus d’envie, qu’on va au boulot la boule au ventre, qu’on se met à pleurer pour des petits riens, que tout nous agace… Que le travail est plus une source d’emmerdes que d’épanouissement, il faut consulter. Mon médecin m’a arrêté 15 jours et m’a filé un traitement tellement j’étais au bout du bout. Complètement épuisée. J’ai consulté une thérapeute qui a évoqué un burn-out, un effondrement… Bref, quand le corps et la tête disent stop…

    Prends soin de toi! Des bises!

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  3. Avatar de La Bibliothèque de Minuit, de Matt Haig – Caroline Doudet

    […] que j’adorerais les visiter toutes, voyager de vie en vie et changer chaque jour (moi qui m’ennuie à périr en ce moment, ce serait le rêve). Qu’est-ce que j’aurais pu être ? Journaliste ? […]

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