Toute leur enfance les a unis, l’adolescence les sépare. L’an passé, déjà, ils échangeaient des répliques aigres, des horions sournois ; maintenant le silence, à tout moment, tombe entre eux si lourdement qu’ils préfèrent une bouderie à l’effort de la conversation. Mais Philippe, subtil, né pour la chasse et la tromperie, habille de mystère son mutisme, et s’arme de tout ce qui le gêne. Il ébauche des gestes désabusés, risque des « A quoi bon ? Tu ne peux pas comprendre… », tandis que Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu’elle tait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidir contre le précoce, l’impérieux instinct de tout donner, contre la crainte que Philippe, de jour en jour changé, d’heure en heure plus fort, ne rompe la frêle amarre qui le ramène, tous les ans, de juillet en octobre, au bois touffu incliné sur la mer, aux rochers chevelus de fucus noir. Déjà il a une manière funeste de regarder son amie fixement, sans la voir, comme si Vinca était transparente, fluide, négligeable…
J’avais lu ce roman il y a longtemps, lorsque j’avais l’âge de ses deux héros, soit environ 15 ou 16 ans, et puisque je suis dans une période Colette, j’avais depuis quelque temps envie de le relire. Mais impossible de remettre la main sur mon exemplaire. Je ne tenais pas spécialement à le racheter, mais le fait est que l’entrée de Colette dans le domaine public le 1er janvier a fait surgir de bien jolies éditions de ses œuvres, comme celles de J’ai Lu, et j’ai craqué. Il est fort plausible que je les achète toutes, ou presque. Mais j’ai commencé par Le blé en herbe, que j’ai relu avec la chanson Il venait d’avoir 18 ans dans la tête.
Depuis toujours, Philippe et Vinca passent leurs vacances d’été ensemble en Bretagne, dans la villa que louent leurs parents, qui sont amis. Leur relation est à la fois celle d’un frère et d’une sœur, presque des jumeaux, et d’un petit couple miniature. Mais cet été là, l’adolescence vient troubler leurs sentiments : Vinca a 15 ans, Philippe en a 16, et ils ont du mal à comprendre ce qui se passe en eux, comment communiquer avec l’autre, surtout lorsqu’une mystérieuse dame en blanc s’installe dans la villa voisine et met le grappin sur Philippe, l’initiant à l’amour…
Un roman initiatique sur la fin de l’enfance et l’apprentissage de l’amour, qui m’a fait penser à la carte de l’Amoureux du Tarot de Marseille, sur laquelle un jeune homme est tiraillé entre deux femmes, l’une jeune et blonde, innocente, et l’autre plus âgée et tentatrice. Je ne sais pas si Colette connaissait le Tarot, probablement un peu, mais tout est là : ce moment dans la vie où les chemins bifurquent, où il faut choisir, l’amour pur et encore enfantin de Vinca qui ne maîtrise pas encore toutes les armes féminines à sa disposition, et l’amour tentateur de la femme de 30 ans qui sait y faire avec les hommes, et joue le rôle de l’initiatrice, et faisant de l’enfant un homme.
J’ai retrouvé, à cette lecture, l’éblouissement qui m’avait saisie, adolescente, devant la beauté et la sensualité de ce roman, la sensualité débordante de l’été, la mer, les odeurs et la chaleur, les couleurs des fleurs, une sensualité qui va si bien avec celle de l’amour. Je m’étais probablement, à l’époque, identifiée à Vinca et à ses souffrances, à sa jalousie douloureuse — et aujourd’hui un peu aussi. Ce que j’ignorais en revanche, à l’époque, c’est l’inspiration autobiographique de ce roman : en 1920, Colette a 50 ans et elle accueille pour l’été, dans la maison en Bretagne que lui a offerte Missy, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari, qui a alors 17 ans. Bertrand vit une amourette avec une jeune fille, mais c’est surtout avec Colette qu’il noue une relation. J’admets que c’est le seul élément de la vie de Colette que je désapprouve… Mais elle en a tiré un magnifique roman.
Sulfureux pour l’époque, il ne l’est plus du tout aujourd’hui, mais reste parmi ce qui a été écrit de plus beau et de plus puissant sur l’adolescence et les premiers émois amoureux et sensuels…
Le Blé en herbe (Colette)
COLETTE









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