Etre une aimante dans un monde où l’amour est en crise
Si mon premier roman s’appelle L’Aimante, il y a bien sûr une raison : il a eu successivement plusieurs titres, mais le jour où je suis tombée sur l’évocation de la figure rilkéenne de l’aimante, dans la préface des Sonnets portugais d’Elizabeth Browning (poétesse que bell hooks appelle “prêtresse de l’amour”), j’ai su que c’était ça :
Une figure essentielle en effet illustre et conditionne le thème rilkéen de l’amour : celle de l’aimante, allégorie de l’action d’aimer, incarnation d’un amour qui s’élève au-delà d’un objet surpassé et presque effacé par ce mouvement d’ascension, cette sublimation.
Juliette était une aimante, et, évidemment, moi aussi : ce jour-là, c’est une véritable révélation existentielle qui m’a été offerte, celle que l’amour était la valeur cardinale, la seule religion possible. L’amour dans son entièreté : pas l’amour platonique, éthéré, purement spirituel, mais aussi l’amour charnel et érotique. J’en ai fait la base de tout mon travail.
Et je parle bien, ici, d’amour amoureux.
Pourtant, chaque jour, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de subversif à placer l’amour au-dessus de tout, et qu’on pourrait penser que l’amour est en crise.
L’amour est en crise. Non que les gens aient cessé de le désirer et d’ailleurs le marché des rencontres se porte bien : la plupart de nos contemporains ont envie d’être amoureux, et de se mettre en couple. Mais comme ils ont envie de beaucoup d’autres choses : aller à Bali, avoir une belle maison, un poste prestigieux, mettez ce que vous voulez sur la liste. Il est devenu un avoir comme un autre. Ou une expérience.
Il est bon de le désirer, d’y accorder de l’attention, mais pas d’en faire l’alpha et l’omega de toute son existence.
Il s’agit, je crois, d’une sorte de crise d’adolescence. Dans La Flamme double, Octavio Paz montre comment, si le sentiment amoureux, en tant qu’inclination vers un objet unique, est universel, et que tous les peuples ont écrit des chants d’amour, l’idéologie de l’amour, la réflexion sur le sentiment, ne l’est pas. Et que l’apparition d’une véritable éthique de l’amour date du XIIe siècle, en France, avec ce qu’on appelle l’amour courtois.
Dès le départ, il s’agit là d’une subversion (d’une hérésie même, selon Denis de Rougemont dans L’Amour est l’Occident), qui s’éloigne des enseignements de l’Eglise, et même s’oppose à eux : il est un culte en dehors de la religion instituée, il voit le mariage comme un joug injuste qui fait de la femme une esclave et il lui redonne le pouvoir, il sépare l’union charnelle de la reproduction et sacralise l’érotisme, et il pousse à aimer un être plus qu’on aime Dieu.
La courtoisie féconde le reste de l’Europe, se transforme en idéal de vie, devient le sujet presque exclusif de toute la littérature, et malgré ses métamorphoses apparentes, repose sur des éléments constitutifs intemporels.
Et pourtant, aujourd’hui, l’amour est en crise. Alors que la liberté érotique et l’émancipation des femmes aurait dû lui donner encore plus de valeur, c’est exactement le contraire qui s’est produit, l’amour est le grand absent de la révolution sociale, confisqué par l’argent, la publicité et la pornographie. On ne parle que d’amour dans les romans, les films, et même sur les terrasses de café, et pourtant c’est comme s’il avait perdu sa substance. Son essentialité.
Dans A propos de l’amour, bell hooks fait ce constat amer que le sujet de l’amour est pour beaucoup ridicule, mièvre, et il est dévalorisé comme “un truc de filles”. On ne peut plus parler d’amour sans se sentir un peu ridicule. Roland Barthes le déplorait déjà dans Fragments d’un discours amoureux :
La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante : que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours est peut-être parlé par des milliers de sujets (qui le sait ?) mais il n’est soutenu par personne ; il est complètement abandonné des langages environnants : ou ignoré, ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes (sciences, savoir, arts).
L’amour est en crise parce que non seulement on ne ne voit plus comme une valeur essentielle et un pouvoir capable de changer le monde et bouleverser la société, il est pris entre le marteau et l’enclume des bouleversements actuels.
D’un côté nous avons les hommes, à qui l’éducation patriarcale a appris à ne pas être trop sentimentaux, que l’amour était un “truc de bonne femme” et qui, à mesure que leur illusion de puissance prend l’eau, se crispent sur leur faiblesse. Ils ont besoin d’amour, le savent au plus profond d’eux-mêmes, mais comme ils ne se remettent pas en question, ils se comportent comme des enfants capricieux qui cassent leur jouet, et au lieu de s’élever, veulent rabaisser les femmes, parce que c’était tout de même mieux avant, quand elles n’avaient droit à rien. Je crois, vraiment, que même le masculiniste le plus crasse, le plus agressif, le plus obtus, le plus détestable cherche l’amour. Mais il s’y prend très mal, parce que pour exister, l’amour a besoin que les femmes soient libres. Il ne s’épanouit pas en prison.
De l’autre, nous avons les femmes, dont l’éducation patriarcale a fait les gardiennes du Temple de l’amour, et qui, de manière somme toute logique a priori, ont tendance à vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain du patriarcat. D’où les injonctions féministes à placer son énergie ailleurs, d’autant plus lorsqu’il s’agit de rester inflexibles sur leurs droits et leurs besoins, de ne pas se contorsionner pour être la femme que le patriarcat dit aux hommes de choisir.
Or il me semble que c’est tout l’inverse qu’il faut faire : non pas déconvertir les femmes de la religion de l’amour, mais y convertir les hommes. Que les hommes retournent à l’amour en abandonnant leur volonté infantile de dominer, qui les coupe de leur capacité à donner et à recevoir. C’est d’ailleurs ce qu’affirme Mona Chollet au début de son essai Réinventer l’amour :
Pourquoi les femmes ont-elles tendance à accorder un tel prix à l’amour ? C’est ce que nous allons essayer de comprendre mais, parmi toutes les raisons possibles, je commencerai à en suggérer une : parce que nous avons raison. Nous le survalorisons, mais je crois aussi que les hommes le sous-estiment.
Finalement, en désinvestissant l’amour, il me semble que les femmes font le jeu du patriarcat, et que l’amour, si on lui redonne sa valeur, est une révolution contre le patriarcat, à même de le détruire.
En 2022, lors d’un colloque, j’ai donné une communication intitulée “La sorcière, figure de puissance et de liberté dans la littérature féminine contemporaine “ et j’y écrivait notamment ceci (oui, je me cite moi-même) :
Si la sorcière des temps anciens est perçue comme une menace pour l’ordre social, dans un monde qui remet de plus en plus en question cet ordre, elle est vue comme un espoir : celui de sortir de la dualité et de la séparation. Car, ce que fait le patriarcat, ce n’est pas seulement donner le pouvoir aux hommes et asservir les femmes, c’est séparer les deux sexes, à se demander même si ce n’est pas le diable qui l’a inventé : le diable, διαβάλλω / diabállô, « celui qui divise » ou « qui désunit ». Elle fait donc tomber les chaînes que la tradition, la culture et l’éducation sont utilisées pour emprisonner les deux sexes, faire bouger les lignes pour le bien de tous. C’est un fait : le patriarcat est oppressif aussi pour les hommes, qui se voient assignés à des valeurs viriles et empêchés dès la petite enfance de montrer leurs émotions.
Et je développais ensuite sur l’idée que le plus grand pouvoir, c’était celui de l’amour. Qu’il est nécessaire, dans le monde d’aujourd’hui qui ressemble de plus en plus à un asile à ciel ouvert, de continuer coûte que coûte à croire à l’amour comme force transformatrice et civilisatrice. L’amour non simplement comme sentiment mais comme travail. Un travail difficile, décourageant, épuisant, mais absolument nécessaire.
Devenir des aimantes, des guerrières de l’amour. Des prêtresses de la seule religion qui vaille.
Ressources :
(les liens sont affiliés)
- Mon roman L’Aimante
- Le recueil de poèmes Sonnets portugais d’Elizabeth Browning et la préface de Lauraine Jungelson
- L’essai de bell hooks A propos de l’amour
- L’essai d’Octavio Paz La Flamme double – Amour et érotisme
- L’essai de Denis de Rougemont L’Amour et l’Occident
- L’essai de Roland Barthes Fragments d’un discours amoureux
- L’essai de Mona Chollet Réinventer l’amour
- Les actes du colloque Sorcières êtes-vous là dans lequel se trouve mon article “La sorcière, figure de puissance et de liberté dans la littérature féminine contemporaine “
(Article précédemment publié le 21 mars 2025 dans L’Escale Poétique)









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