(et si oui : comment ?)
Faisons-nous tous l’amour de la même manière ? La théorie des scripts sexuels
Dernièrement, j’ai littéralement dévoré un essai intitulé Apprendre à faire l’amour, d’Alexandre Lacroix, et cette lecture m’a plongée dans des abîmes de réflexions existentielles, que j’ai eu envie de partager avec vous.
Je ne sais pas vous, mais moi je ne m’étais jamais posé cette curieuse question : comment apprend-on à faire l’amour ? Cette activité pourtant essentielle dans notre vie, on ne l’apprend ni à l’école, ni par nos parents. Il y a sans doute dans l’histoire toute une dimension instinctive et intuitive, surtout lorsque le soir seul dans son lit on explore son corps et découvre les gestes et les zones qui nous procurent du plaisir, mais, essentiellement, on l’apprend en faisant, en expérimentant avec l’autre, qui nous transmet ce savoir ancestral et pour tout dire un peu mystérieux, qu’il tient lui-même de quelqu’un d’autre.
C’est en tout cas ce qui s’est passé pendant longtemps : les hommes étaient initiés à la sexualité par les prostituées, et ils initiaient à leur tour leur jeune épouse (vierge, cela va de soi) au cours de la nuit de noces. Je caricature un petit peu, mais pas tant que ça. En tous les cas, il n’y avait guère d’autre source de connaissance.
Bien sûr, il a toujours existé de nombreux livres sur le sujet. Dans le tome I de son Histoire de la sexualité, Michel Foucault en distingue deux sortes : les Ars erotica, qui visent l’épanouissement des sens et les raffinements du plaisir, et les scientia sexualis, d’essence plus descriptive voire médicale. On peut penser à L’Art d’aimer d’Ovide, ou au best-seller en la matière : les Kama-sutra, dont le contenu n’est en réalité pas entièrement consacré à la sexualité comme on le croit souvent en Occident, et dont il existe de multiples versions plus ou moins bien illustrée. Pour l’avoir lu, et pas seulement la partie consacrée à l’éventail des positions plus ou moins acrobatiques qu’il propose, j’ai trouvé cela peu affriolant. Contrairement à un certain traité du XVIIIe siècle, L’Art de bien foutre en 40 manières (je ne le retrouve pas…), qu’avec mes amis nous faisions tourner lors de nos soirées (qui n’avaient rien de parties fines) pour en lire les chapitres à haute voix.
On peut bien sûr ajouter à ce corpus tous les textes erotico-pornographiques dont la littérature a toujours su nous réjouir, bien que longtemps en cachette, et l’imagerie correspondante, comme les fresques érotiques de Pompéi ou les fameuses estampes japonaise.
Mais toutes ces sources ont longtemps été réservées à quelques uns.
Aujourd’hui, nous sommes assaillis d’images, de vidéos et de textes, qui, au lieu de rendre notre sexualité plus riche, plus vaste, plus fantaisiste, font exactement le contraire : ils l’appauvrissent. Nous faisons tous l’amour de la même manière, tout en pensant être des explorateurs originaux.
Pour expliquer ce phénomène attristant, Alexandre Lacroix s’appuie sur la théorie des scripts sexuels, développée dans les années 70 par deux chercheurs en sociologie, John Gagnon et Thomas Simon. Selon cette théorie, nos comportements sexuels obéissent à une codification sociale très fine, dans laquelle nous nous conformons à des scénarios ou “scripts” qui ne laissent pas ou peu de place à l’improvisation ou au hasard. Les amants, un minimum expérimentés, deviennent des acteurs (plus ou moins interchangeables) de ces scripts, les jouent comme un rôle, savent à quel moment du script ils se trouvent et ce qui vient ensuite, quels gestes sont attendus, lesquels sont prohibés. Sans même en avoir conscience, tant ces scripts sont profondément ancrés dans l’imaginaire : c’est comme cela qu’il faut faire, et pas autrement.
Il existe trois niveaux de scripts : les scripts intrapsychiques, qui mettent en jeu nos fantasmes personnels. Les scripts interpersonnels, qui caractérisent un couple, avec ses rituels et ses habitudes. Et surtout les scénarios culturels, diffusés par le cinéma, les magazines, les récits. Et c’est l’interaction de ces trois niveaux de script qui aboutissent au fait que nous faisons tous l’amour de la même façon, avec quelques variantes, mais finalement toujours en respectant le script hégémonique qu’Alexandre Lacroix appelle le Freudporn car, hérité de Freud, il est aujourd’hui véhiculé par le porno mainstream.
Ce script nous propose un cycle sexuel complet, à la fois irréversible (on ne peut pas revenir en arrière), ascensionnel, et visant l’efficacité : préliminaires, pénétration, orgasme. Et il semble difficile, voire impensable, d’y déroger.
Sortir des sentiers battus : le rôle des auteurs
C’est pourtant ce que propose Alexandre Lacroix, en remettant notamment en question la notion de “préliminaires”, inventée par Freud, et désignant tout ce qui ne relève pas de “l’union des organes génitaux” : ces pratiques sont acceptables si elles sont dépassées et aboutissent au rapport proprement dit, sinon elles ne sont que perversion. C’est là l’avis de Freud, bien sûr, pas de l’auteur, qui propose au contraire de considérer toutes ces caresses, papouilles, embrassement fiévreux et câlins divers non comme un simple apéritif, mais comme un véritable moment de plaisir en soi, un “intermède” auquel on peut se livrer à n’importe quel moment. Voire, il pourrait même constituer la totalité d’un moment intime à deux, sans pénétration, sans orgasme pourquoi pas.
L’orgasme est d’ailleurs un autre des sujets sur lesquels réfléchit le philosophe : pourquoi en faire la finalité de toute activité sexuelle ? Bien sûr, l’orgasme est tout ce qu’il y a de plus agréable, cette vague qui déferle et nous submerge, cet arrachement à soi qui nous propulse ailleurs, ces étoiles… Mais cet impératif de jouissance est aussi un des principaux obstacles au plaisir : focalisé sur le point culminant, l’atteinte du sommet, nous ne profitons plus du voyage pourtant réjouissant.
Dans Jouir, Sarah Bermak montre comment cette quête de la jouissance empêche les femmes de jouir, et de profiter pleinement de tout ce qu’offre la sensualité ; la encore, le porno, source d’apprentissage principale dans nos sociétés, y est pour beaucoup :
Grâce à la pornographie, nous avons également appris à mobiliser en priorité la vue au moment des rapports sexuels, et ce au détriment des quatre autres sens, tant et si bien que les stimuli érotiques reçus par le toucher et le goût perdent de leur influence. Et nous l’avons fait avec tellement d’application que certaines personnes en oublient tout bonnement que le sexe n’est pas un acte principalement visuel.
Alors ne pourrait-on pas, aussi, faire l’amour sans autre finalité que faire l’amour ?
Si tous ces développements m’ont passionnée, ils m’ont surtout profondément interrogée, pas seulement en tant que personne qui fait l’amour, mais aussi en tant qu’autrice : quelle est ma responsabilité dans l’hégémonie de ce script dominant bien que peu enthousiasmant s’il est le seul, et comment je pourrais participer, à mon niveau, à sortir de ces scripts et proposer d’autres récits, d’autres pistes. Des récits dans lesquels “faire l’amour” ne se réduit pas à la pénétration, ni à l’orgasme.
Parce que les livres sont aussi des sources dans ce vaste apprentissage de toute une vie qu’est l’art érotique.
Bien sûr, si je regarde mes textes, je suis navrée de constater que globalement, ils suivent le script imposé : préliminaires, pénétration, orgasme. Et il est de fait difficile d’y déroger, puisqu’il est tellement hégémonique que c’est bien ce script que les lecteurs s’attendent à trouver, que ce soit dans un roman pas forcément érotique ou dans un texte estampillé comme tel.
Pourtant, je me suis toujours beaucoup plus amusée à écrire ce qu’on appelle les préliminaires et que j’ai toujours considérés comme un véritable moment en soi, parce je trouve que c’est là qu’on peut faire le plus preuve d’imagination et de fantaisie, et varier les plaisirs. Alors que la pénétration et l’orgasme, j’ai tout de même l’impression d’écrire plus ou moins toujours la même chose.
Alors je ne sais pas, bien sûr, ce que cette prise de conscience va concrètement changer dans mon écriture, mais j’aime cette idée que cela fait partie de ma responsabilité, en tant qu’écrivain, de sortir des normes et des scripts imposés pour proposer de nouveaux récits, de nouvelles expériences, de nouvelles pistes à explorer dans la représentation de l’acte amoureux. Comme l’écrit Alexandre Lacroix :
Faire l’amour devrait être envisagé comme une activité privilégiée, où j’engage ce que je suis dans toutes les dimensions, à la fois physique, sensorielle, émotionnelle, sentimentale et même politique.
Faire l’amour est un acte créatif, écrire l’amour aussi : nous ne devons pas nous contenter de figures imposées, mais laisser libre cours à notre imagination et à nos envies réelles.
(Article précédemment publié le 21 janvier 2025 dans l’Escale Poétique)








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