Et j’ai chanté les femmes, les femmes dans l’ombre. J’ai chanté les oubliées, les ignorées, les non-dites. J’ai battu les vieilles légendes jusqu’à ce que les femmes qui y étaient cachées sortent en pleine lumière. Je les ai célébrées parce qu’elles avaient trop longtemps attendu de l’être. Tout comme je l’avais promis à mon aède, ce n’était pas l’histoire d’une seule femme, ni de deux, mais de toutes. Une guerre n’ignore pas la moitié des victimes, alors pourquoi le ferions-nous ?
J’aime beaucoup la manière dont beaucoup d’autrices actuellement s’emparent de la mythologie et réécrivent les histoires de manière à redonner toute leur place aux femmes, et j’avais donc très envie de découvrir le travail de Nathalie Haynes, dont Les Invaincues est le premier roman traduit en français.
Dans ce roman, l’autrice réécrit les différents épisodes de la guerre de Troie, du point de vue des femmes, qui forment ici comme un chœur d’épouses, de sœurs, de mères, d’amoureuses humaines et divines autour de la muse Calliope. Si les femmes sont toujours les victimes de la folie meurtrière des hommes, elles sont aussi les seules héroïnes.
Réécrire l’histoire en mettant en avant celles qui n’y sont d’habitude que décoratives est un challenge relevé haut la main par ce roman polyphonique que l’on ne peut pas lâcher une fois qu’on l’a commencé (et pourtant, on connaît l’histoire) et qui redéfinit totalement les contours de l’héroïsme. Car les femmes ici ne sont plus seulement victimes passives : même face à la violence, à la perte, au deuil, elle gardent leur grandeur et forment une communauté dans la souffrance, quel que soit le camp. Cela donne une magnifique assemblées de personnages, certaines moins connues que d’autres — qui se souvient de Laodamie, sublime amoureuse ? —, certaines que l’on croit connaître mais qui se révèlent ici sous un nouveau jour.
Parmi toutes ces femmes, c’est la figure de Pénélope qui se détache : ses lettres scandent le roman, lettres qu’elle envoie périodiquement à son mari qui n’en finit pas de ne pas revenir : lettres d’une femme patiente (puisque Pénélope est devenue la figure de la fidélité qui attend), mais tout de même petit à petit exaspérée, connaissant parfaitement les petits travers de son mari, et l’aimant comme il est, mais agacée par les péripéties racontées par les aèdes, et se demandant comment il fait pour toujours se fourrer dans les ennuis.
L’autre figure essentielle, c’est évidemment Aphrodite : on la voit peu, mais elle gouverne finalement l’ensemble, en tant que déesse la plus importante :
Au petit matin, à l’heure où hommes et femmes murmurent leurs prières les plus secrètes, c’était à elle qu’ils s’adressaient. Ils ne priaient pas pour une longue vie ou une bonne santé, comme ils le faisaient au grand jour. Ils priaient pour connaître la puissance aveuglante du désir : ils priaient pour que ce désir soit mutuel. Tout le reste — la richesse, le pouvoir, le statut — ne faisait que meubler cette faim dévorante, soit pour la bloquer, soit pour la masquer. Et tout cela n’avait rien à voir avec le mariage.
Que dire de plus ?
Ce roman est donc une très belle découverte et j’ai hâte d’en lire d’autres de l’autrice (malheureusement un seul est traduit pour l’instant en plus de celui-ci) : on sent une connaissance solide des hypotextes classiques (elle est diplômée de langues anciennes), ce qui permet de donner un vrai sens à la créativité, même si je regrette le ton parfois un peu familier, qui me semble aller à l’encontre de la tonalité épique et tragique appelée par la thématique, mais c’est vraiment un point de détail.
Vous pouvez retrouver ce roman dans ma sélection de lectures idéales pour l’été (lien affilié).
Les Invaincues
Natalie HAYNES
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Manon Malais
Michel Lafon, 2023 (J’ai Lu, 2024)








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