Les débuts amoureux

Modalités du « tomber en amour », entre combustion spontanée et enflammement lent

La scène de rencontre de l’Education sentimentale de Flaubert est un modèle de coup de foudre, tel qu’il a été codifié par des siècles de littérature, et même si Flaubert n’est pas dupe et garde toujours une distance ironique sur les sentiments qui submergent son personnage, le fait est : Frédéric Moreau vit un coup de foudre, et sa vie ne sera plus jamais la même après ce qui est vécu sur le mode de la déflagration :

Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. […]
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l’eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
– Je vous remercie, monsieur.
Leurs yeux se rencontrèrent.

En tant qu’autrice, je l’avoue, j’ai cédé à la réécriture ou tout du moins à la référence de cette scène qui, même si elle n’est pas la première du genre, en a tellement fixé les contours et les codes que Jean Rousset a intitulé son étude de la scène de rencontre dans les romans Leurs yeux se rencontrèrent. C’est ainsi que dans L’Aimante, j’ai écrit comme suit la rencontre entre Juliette et son grand amour :

Et soudain, elle Le vit. Ce fut comme une apparition. Il était là, lumineux, comme entouré d’une aura dorée qui faisait qu’on ne voyait que lui, amusant ses collègues par ses anecdotes estivales. Il tenait sa cigarette entre le pouce et l’index, comme Humphrey Bogart, et ne portait pas d’alliance. Pourquoi remarqua-t-elle ce détail alors qu’elle s’en souciait fort peu d’habitude parce qu’il n’indique en réalité pas grand-chose ? Impossible à dire. Mais en le voyant, elle sut tout de suite qu’elle avait envie de poser sa tête sur son épaule et qu’entre ses bras elle se sentirait enfin en sécurité, comme un bateau arrivé au port après avoir essuyé la pire des tempêtes.

C’est ce que l’on appelle le coup de foudre.

Le roman étant inspiré de faits réels, je m’interroge encore : ai-je écrit cette scène sur la modalité du coup de foudre parce que c’est ainsi que je l’ai vécue, ou parce que, influencée par des siècles de littérature je n’ai pas voulu y déroger, ni en tant que femme, ni en tant qu’écrivaine ?

Tombons-nous toujours amoureux par coup de foudre ?

Certes non. C’est même plutôt rare.

Souvent, on le réécrit comme tel, ainsi que l’affirme Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux :

Ravissement. Episode réputé initial (mais il peut être reconstruit après coup) au cours duquel le sujet amoureux se trouve “ravi” (capturé et enchanté) par l’image de l’objet aimé (nom populaire : coup de foudre ; nom savant : énamoration)

Ce qui est plus fréquent, me semble-t-il, c’est de se réveiller amoureux de quelqu’un qu’on connaît, parfois un ami, alors que la veille on ne l’était pas, ou qu’on croyait ne pas l’être. Qu’on ne se rendait pas compte de l’être. Que parfois même on refusait de l’être.

L’amour ne se produit pas soudainement : il est l’aboutissement d’un long processus dont on prend soudainement conscience.

Dans Les Débuts, Claire Marin explique ainsi que l’on n’a jamais vraiment conscience du moment où on tombe amoureux : il se trame quelque chose en dehors de notre conscience, qu’on découvre soudain. Mais on est déjà amoureux, parfois depuis longtemps : c’est simplement qu’on ne s’en rendait pas compte. Cela fait comme une sorte de coup de foudre à retardement.

Je ne sais pas pourquoi ce petit coquin d’amour se cache comme ça, se déguise en amitié, en indifférence, voire, parfois, en détestation. Ce qui donne d’ailleurs d’autres tropes littéraires que la romance aime utiliser ennemies to loversfriends to lovers, ou encore le slow burn, presque devenu un genre littéraire à part entière.

Ce n’est pas que l’amour apparaît subitement, comme si Cupidon s’était réveillé en sursaut d’une longue sieste. Il était là, mais on ne le voyait pas. Ou plus exactement : on le voyait, du coin de l’oeil, mais on faisait semblant que non, on luttait contre lui, pour tout un tas de raisons évidemment mauvaises allant de la peur à l’orgueil. Comme dans une comédie de Marivaux, qui connaissait bien la nature humaine.

Je ne sais pas si cela vous est arrivé, ce délicieux glissement que je trouve personnellement plus beau, et pas moins violent, que le fameux coup de foudre.

Cela m’est arrivé avec l’homme qui est le destinataire du Truc. Je ne me souviens pas (et croyez bien que j’en suis fort désolée) du jour où je l’ai rencontré, de la première fois que nos yeux se sont croisés, des premiers mots que nous nous sommes dits. Peut-être que lui, oui, il faudra que je lui demande, un jour (oui, c’est une très longue histoire, sinon il n’y aurait pas autant de milliers de mots qui attendent d’être publiés sur le sujet). En fait, je crois que lui a eu un coup de foudre, alors que moi j’ai mis deux ans à le voir.

Pourtant, lorsque je relis mes journaux de la période qui précède notre rencontre (je ne m’en souviens pas mais je connais la date) je vois combien j’attendais cet homme et cet amour. Je l’avais manifesté. J’avais demandé à l’Univers de m’envoyer l’homme qui saurait me comprendre et m’accepter telle que je suis, avec qui je pourrais être moi-même. L’univers me l’a envoyé… et je ne l’ai pas vu.

J’ai mis deux longues années à le voir : on peut appeler ça de la combustion lente. Très lente. Et c’est une bonne chose, parce que, tout ce temps où je ne le regardais pas du tout comme un potentiel amoureux, où nous discutions beaucoup ensemble mais sans enjeu de mon côté (du sien, c’est plus compliqué), il s’est passé quelque chose de merveilleux : je n’ai pas cherché à le séduire, je n’ai pas cherché comme toutes les autres fois à me faire aimer, j’ai été authentique et honnête.

Et un jour, j’ai enfin ouvert les yeux, et je l’ai vu pour ce qu’il était. Un homme dont j’étais amoureuse. Je ne suis pas tombée amoureuse d’un coup, mais suite à une simple phrase qu’il a prononcée, je me suis découverte amoureuse, avec une certaine stupeur. Mes sentiments avaient grandi, à l’abri de mes regards pour ne pas que je les écrase du pied si je les voyais (parce que je n’étais pas prête), et le jour où ils se sont sentis forts et invulnérables, ils sont sortis de leur cachette.

Et c’était finalement plus fort qu’un coup de foudre, comme je l’écris dans Le Truc :

Et elle est romantique, notre d’histoire, digne d’un beau roman que je n’écrirai pas finalement, car ce n’est pas vraiment un roman que j’écris, même si c’est sans doute par ce terme qu’on le désignera, puisqu’aujourd’hui tout est appelé roman. Mais j’aime que nous ne nous soyons pas rencontrés sur internet, et que nous ne nous soyons pas choisis sur catalogue : se rencontrer sur son lieu de travail, c’est affreusement banal (encore que non, désormais c’est original puisque 70% des couples se forment grâce à internet) mais c’est beaucoup plus vrai. J’aime, aussi, ne pas avoir été frappée par la foudre, et que nous ayons appris à nous connaitre et à nous apprécier avec le temps (j’admets néanmoins que j’aurais pu réagir un peu plus tôt), parce que le temps, c’est en tout cas ce que j’imagine, crée des liens plus solides. Ce n’est pas un désir purement charnel : si je suis tombée amoureuse de toi, c’est parce que tu m’as d’abord fait rire, tu m’as touchée, émue — et après je t’ai désiré. C’est nouveau, pour moi, dans ma vie le désir érotique a toujours été premier, comme une fulgurance, et s’il n’était pas immédiat il ne venait jamais. Avec toi il n’a pas été immédiat (ou alors je ne m’en souviens plus parce que je l’ai refusé), et c’est peut-être aussi pour ça qu’il est si fort. Je te désire tout entier, corps et âme.

Et j’aime cette idée que l’amour, en somme, n’en fait qu’à sa tête, et qu’il refuse de se laisser enfermer dans des tropes littéraires. Pas vous ?

(Article précédemment publié le 08 février 2026 sur l’Escale Poétique)

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Portrait plan américain d'une femme châtain ; ses bras sont appuyés sur une table et sa maingauche est près de son visage ; une bibliothèque dans le fond

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