La toile est gigantesque, presque aussi grande que le mur derrière. Sa sœur a représenté deux filles qui tournent le dos au spectateur pour entrer dans une mer démontée. Les coups de pinceau sont abondants et frénétiques, et Jess a fait en sorte de rendre leur peau luisante, comme si celle-ci se détachait de la toile. Lucy a l’impression que si elle tendait la main pour toucher les cheveux des filles — aussi pâles que les siens —, elle sentirait chacune des boucles, chacune des mèches sous ses doigts.
Cet été, j’avais vivement apprécié ma lecture du premier roman d’Emilia Hart, La Maison aux sortilèges, et j’avais logiquement placé son deuxième, Les Sirènes, dans ma liste ; j’ai profité de sa sortie en poche en avril pour m’y plonger, c’est le cas de le dire puisqu’il est question d’eau, de mer, de bateaux et de sirènes. Et autant vous le dire d’entrée de jeu : ces sirènes m’ont littéralement envoûtée.
Après un incident fâcheux à l’université, Lucy traverse toute l’Australie pour se réfugier chez sa sœur, avec qui les liens se sont distendus, mais qui est la seule personne avec qui elle a envie d’être. Malheureusement, Jess, qui vient d’acheter une maison au bord d’une falaise, a disparu lorsque Lucy arrive. Et l’endroit, Comber Bay, est connu pour ses disparitions d’hommes, qui se volatilisent sans qu’on sache comment depuis deux siècles — alors que les femmes, elles, semblent y être protégées. Lucy, tout en cherchant sa sœur, est assaillie de rêves étranges, qui semblent avoir un lien avec l’histoire, en 1800, de deux sœurs jumelles irlandaises condamnées à l’exil en Nouvelles Galles du Sud pour s’être défendues et embarquées sur un bateau, avec d’autres femmes comme elles…
J’ai lu ce roman presque d’une traite, et cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Avec ce deuxième roman, Emilia Hart transforme l’essai, en reprenant les thèmes qui semblent être ses obsessions, et annoncent une œuvre fascinante : ici, les sirènes, en tant que monstres féminins, remplacent les sorcières, mais l’enjeu est le même : c’est la mémoire millénaire des femmes qui ont été domestiquées, écrasées, diminuées, empêchées, violentées, et doivent retrouver leur vraie nature, leur puissance, qui est ce qui leur permet aussi de se venger de la violence des hommes, et d’en protéger les autres.
Ici, les sirènes ne sont ni celles d’Homère ni celle d’Andersen : elles sont quelque chose de beaucoup plus étrange et puissant. C’est ce qui les rend fascinantes.
Fantastique et poétique, le récit entremêle rêves, magie, forces de l’inconscient, symbolique aquatique, sensualité débordante et psychogénéalogie, sans jamais se perdre, au contraire, le fil est toujours parfaitement tenu, et l’histoire n’a pas été sans me rappeler certains des contes étudiés par Clarissa Pinkola-Estés dans Femmes qui courent avec les loups. Je n’en dis pas plus, car l’histoire révèle quelques surprises (j’en avais deviné certaines, mais pas toutes) mais si vous cherchez une lecture envoûtante, fantastique et féministe, pourquoi pas à glisser dans votre valise de vacances : ce roman est fait pour vous !
Les Sirènes (lien affilié)
Emilia HART
Traduit de l’anglais par Alice Delarbre
Les Escales, 2025 (Pocket, 2026)








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