Ecrire sa vie, de Marianne Chaillan

Il est bien temps aujourd’hui que la professeure de philosophie que je suis devenue se retourne sur le chemin parcouru et tente enfin d’apporter des réponses aux questions que je me posais déjà à vingt ans : qu’écrivons-nous de nos vies ? Que choisissons-nous ? L’endroit et l’époque où l’on naît, notre famille et son histoire, tous ces faisceaux de déterminismes ne dessinent-ils pas, pour nous et par avance, les lignes de notre histoire ? Que nous appartient-il d’écrire ? Peut-on réussir, et comment, à écrire sa propre vie ?

J’avais noté cet essai lorsque Géraldine Dormoy en a fait sa ressource du dimanche… en décembre 2024 et je ne sais pas trop ce qui s’est passé entre temps, parce que j’étais persuadée que cette newsletter était parue il y a tout au plus 6 mois. Ai-je été aspirée dans un vortex temporel ? Possible, vu qu’entre-temps l’essai est sorti en poche, et que l’autre jour, je me suis enfin dit « tiens, et si je m’y plongeais enfin ». Mais, était-ce bien un acte de ma volonté, était-ce mon destin, ou toute une série de déterminismes m’ont-ils conduits à lire cet essai maintenant et non il y a six mois, dans six mois, ou pas du tout ?

Et bien : c’est tout l’enjeu du vertigineux questionnement que nous propose Marianne Chaillan dans cet essai, où elle interroge la part de hasard, de nécessité, de choix dans nos vies.

La première partie est consacré à la force du destin, et envisage, avec les stoïciens, l’homme comme soumis à la fatalité : nous n’écrivons pas la pièce, nous n’en sommes que les acteurs, et notre seule liberté tient dans le fait de consentir à ce destin, et d’accueillir les événements de notre vie. A cette vision d’un futur prédéterminé s’oppose, dans la deuxième partie, celle d’un futur entièrement contingent où l’homme est totalement libre, ce qui implique une responsabilité qui peut être angoissante : chaque choix est un renoncement à une autre vie. C’est la pensée sartrienne, dans laquelle notre « situation » ne détermine ni notre présent ni notre futur, et où nous sommes libres de devenir qui nous voulons.

Néanmoins, à cette « force de la liberté » sartrienne, ne peut-on pas opposer la « force des choses », c’est-à-dire des déterminismes qui pèsent sur nous et nous empêchent d’agir librement : déterminismes économiques, injonctions sociales, histoire familiale, pulsions inconscientes, et même algorithmes orientent nos actions, et si notre liberté existe virtuellement, elle est, en pratique toujours annihilée. Et si on peut envisager s’extraire de ces déterminismes, il en est un qui ne nous laisse aucun choix, celui de la nature, et selon Spinoza, le libre-arbitre n’est qu’une illusion, et nous sommes toujours déterminés par des mécanismes extérieurs qui nous poussent à agir.

Comment, alors, trouver le chemin de la liberté ? Pour l’autrice, il s’agit, pour commencer, de déconstruire le concept commun de liberté et sortir du fantasme de l’autodétermination : liberté n’est pas libre-arbitre, et nous devons apprendre à être libres dans la servitude. Et, finalement, devenir auteur de sa vie, ce n’est pas en décider le contenu, mais en produire la narration.

Que de questionnements vertigineux, qui m’ont plongée dans des abîmes de perplexité métaphysiques — parce qu’ils m’ont entraînée beaucoup plus loin que l’essai lui-même. Clair, pédagogique (et pour cause : l’autrice, enseignante, dévide le fil de son travail de réflexion avec ses élèves), il constitue selon moi un bon apéritif sur la question, mais reste insuffisant, pour deux raisons essentielles : d’abord, des « sauts de raisonnements », par lesquels on passe d’une idée à une conclusion sans que j’aie bien suivi pourquoi ; surtout : cela reste assez caricatural voire parfois simpliste et en tout cas manquant de nuances.

Soit on est totalement libre, soit on ne l’est pas du tout, et visiblement, l’autrice choisit la deuxième option avec Spinoza, ce qui n’est pas du tout mon cas. Pour ma part, j’ai plutôt une vision moyenne et quantique : certaines choses relèvent du destin (certaines rencontres par exemple), d’autres sont entièrement soumises à notre libre-arbitre, malgré les déterminismes qui nous agissent et contre lesquels nous devons parfois lutter. Mais ça, c’est tout l’enjeu de l’histoire d’Adèle…

En fait, j’ai trouvé cette pensée beaucoup trop matérialiste, mais j’ai aimé frotter mon esprit avec d’autres. Je ne suis pas toujours d’accord avec les philosophes, je ne comprends toujours pas comment « accepter les choses comme elles sont » rend libre, j’ai noté beaucoup d’objections dans les marges, et je trouve, justement, que c’est ce qui est intéressant avec ce type de lecture. Et le dernier chapitre, sur le récit de soi, m’a particulièrement intéressée, et me servira pour un futur projet.

Ecrire sa vie (lien affilié)
Marianne CHAILLAN
Editions de l’Observatoire, 2024 (Points essais, 2026)

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