Erotisme et amour : la double flamme de la vie (Octavio Paz)
Dans son best-seller lâIntelligence Ă©rotique, Esther Perel pose la question de la possibilitĂ© dâun engagement amoureux qui nâĂ©mousserait pas le dĂ©sir, et de la coexistence de lâamour et de lâĂ©rotisme, face Ă ce qui semble ĂȘtre une fatalitĂ© : le dĂ©sir tiĂ©dit avec le temps, et lâĂ©rotisme nâest plus quâun lointain souvenir.
Câest en tout cas ce que semble nous enseigner la culture populaire : Ă un moment, il faut renoncer aux papillons qui chatouillent le ventre lorsque lâautre apparaĂźt, et Ă lâenvie de faire lâamour tout le temps. Ce serait lâapanage de lâĂąge adulte : renoncer au dĂ©sir, pour quelque chose dâautre, la stabilitĂ©, la sĂ©curitĂ©, le quotidien. Certains sây rĂ©signent, font preuve de pragmatisme, de toute façon, on ne peut pas faire lâamour toute la journĂ©e, câest bien pour cela quâon a inventĂ© le travail, comme le dit si bien le personnage principal de LâHomme qui aimait les femmes de François Truffaut.
Dâautres sây refusent, et terrifiĂ©s par la possibilitĂ© de perdre cette intensitĂ© qui les fait se sentir vivants, refusent de sâengager. Ou alors, ils naviguent entre la sĂ©curitĂ© et la stabilitĂ© du couple, et les aventures extra-conjugales qui leur permettent de se sentir vivants.
Les contes de fĂ©es passent pudiquement sur la maniĂšre dont le prince et la princesse font leurs nombreux enfants. Les comĂ©dies romantiques sâarrĂȘtent lorsque les nombreuses pĂ©ripĂ©ties qui ont tendu de dĂ©sir les personnages pendant une heure et demie environ sont rĂ©solues. Et les Ćuvres ouvertement Ă©rotiques ne mettent que peu en scĂšne des couples mariĂ©s ou cohabitant depuis longtemps, jonglant entre le travail, les enfants, lâorganisation des vacances et lâentretien de la maison.
Dans la derniĂšre saison de la formidable sĂ©rie Valeria, le Sex and the City espagnol, câest bien le problĂšme de lâhĂ©roĂŻne Ă©ponyme : en couple stable avec Bruno, quâelle ne voit pourtant pas tout les jours, elle sâennuie, ne trouve plus rien Ă Ă©crire, et voudrait par consĂ©quent un peu plus de piment. Alors que Victor, ah Victor⊠mais je ne veux pas divulgĂącher. NĂ©anmoins, encore une fois, la sĂ©rie ne nous dit rien de ce qui se passe aprĂšs. Mais il est probable que ce soit beaucoup moins torride.
Et pourtant, je reste convaincue que, contrairement Ă ce quâon pense souvent, lâamour, et la connaissance de lâautre quâil nous offre, apporte un surplus dâĂ©rotisme.
Bien Ă©videmment, je ne nie pas la joie profonde et lâexcitation apportĂ©es par les rencontres dâun soir et les dĂ©buts dâhistoire, lorsquâon apprend le corps de lâautre et que tel un aventurier on dĂ©couvre avec Ă©merveillements de nouveaux paysages faits dâodeurs et de sensations inconnues, lorsque les corps se mĂȘlent pour la premiĂšre et peut-ĂȘtre la seule fois et que rĂšgne la nouveautĂ©, la surprise, lâimprovisation.
Je ne nie pas non plus les risques de la routine : dans lâĂ©pisode de Vlan intitulĂ© âréécrire les rĂšgles du sexeâ, GrĂ©gory Pouy et ChloĂ© Macintosh expliquent le problĂšme posĂ© par les habitudes ; on sait oĂč est son plaisir, et on nâexplore donc plus de nouvelles choses. On fait toujours lâamour de la mĂȘme maniĂšre, alors que le plaisir est aussi une question de curiositĂ©.
De curiositĂ©, et dâespace : pour dĂ©sirer, il ne faut pas ĂȘtre collĂ© Ă lâautre, il faut quâil y ait de la distance. ChloĂ© Macintosh utilise la mĂ©taphore des aimants, qui sont au maximum de leur attraction juste avant quâils ne se touchent. Esther Perel, elle, consacre tout son essai Ă montrer la nĂ©cessitĂ© du mystĂšre, de la distance, du risque pour rĂ©inviter lâĂ©rotisme dans le couple.
Pour autant, je crois aussi aux vertus Ă©rotiques de lâhabitude. Du fait de connaĂźtre lâautre : avoir dĂ©jĂ fait mille fois lâamour ensemble, loin dâĂȘtre lassant, comme un plat adorĂ© quâon nâaimerait plus tant que ça Ă force dâen manger tous les jours, offre cet Ă©tat dâĂ©merveillement quâest la complicitĂ©.
Dans son essai Apprendre Ă faire lâamour, Alexandre Lacroix aborde la question des scripts sexuels et du fait que les amants un minimum expĂ©rimentĂ©s deviennent des acteurs de ces scripts, sây conforment et les jouent, savent Ă quel moment du script ils se trouvent, ce qui vient ensuite, quels gestes sont attendus. Ces scripts sont de trois ordres : les scripts intrapsychiques des fantasmes personnels, les scripts interpersonnels qui caractĂ©risent un couple, et les scĂ©narios culturels vĂ©hiculĂ©s par les rĂ©cits dont nous sommes abreuvĂ©s. Et si ces derniers sont bien Ă rĂ©inventer, il me semble que les deux premiĂšres catĂ©gories sont, justement, lâespace oĂč lâamour, le couple, la connaissance de lâautre peuvent apporter une dose dâĂ©rotisme supplĂ©mentaire.
Jâai empruntĂ© le titre de cet article au personnage masculin de La Conversation amoureuse dâAlice Ferney, qui pourtant ne lâillustre pas tellement dans sa vie :
Lâhabitude donne plus de jouissance que la surprise.
Sâil nâest sans doute pas opportun de rĂ©pĂ©ter Ă lâenvi le mĂȘme script, qui est probablement celui que lâon a Ă©crit la premiĂšre fois quâon a fait lâamour ensemble, et quâil est bon dâajouter des variantes, le fait est que câest aussi au sein de ce script, qui crĂ©e une connivence et une complicitĂ© avec lâautre, que lâon trouve la sĂ©curitĂ© nĂ©cessaire Ă la curiositĂ© et Ă lâexploration. Esther Perel met en garde contre un excĂšs de sĂ©curitĂ©, qui nous fait tenir lâautre pour acquis et Ă©teint le dĂ©sir, mais pas contre la confiance et le respect, qui est une autre forme de sĂ©curitĂ© et permet, elle, de prendre des chemins nouveaux, par exemple ceux des scripts personnels du fantasme : mĂȘme si tous les fantasmes nâont pas vocation Ă ĂȘtre rĂ©alisĂ©s, car ils sont un langage symbolique qui ne disent pas toujours ce quâils ont lâair de dire, Ă qui peut-on les confier, avec qui peut-on essayer de les vivre, sinon avec cet autre en qui nous avons pleinement confiance pour ne pas aller au-delĂ de nos limites ? Pour ne pas considĂ©rer que notre fantasme de soumission est un acquiescement Ă la domination ailleurs que dans la sexualitĂ© ?
Avec qui dâautre peut-on ĂȘtre pleinement soi, et rĂ©vĂ©ler toute la richesse de notre ĂȘtre ? Se montrer vulnĂ©rable ? Alors mĂȘme que la jouissance est la plus grande des vulnĂ©rabilitĂ©s ?
Pour quâune sexualitĂ© soit pleinement Ă©panouissante, il faut quâelle intĂšgre pleinement diffĂ©rents langages, et non pas seulement la dimension physique : câest ce quâexplique Margot Fried Filiozat dans son essai Les cinq langages sexuels. Tout comme il existe diffĂ©rents langages de lâamour, la plĂ©nitude sexuelle ne passe pas seulement par le frottement de deux corps, mais par lâexpression harmonieuse du langage mental, Ă©motionnel, sensuel, physique et Ă©nergĂ©tique, qui nâest autre que la connexion spirituelle. Or, parmi ces cinq langages, certains ne peuvent sâexprimer quâavec quelquâun en qui on a confiance.
Et se crĂ©e alors une connivence qui me semble essentielle dans la maniĂšre dont, finalement, elle Ă©rotise le monde entier. Ces petites choses qui appartiennent Ă un couple, et rien quâĂ lui. Une maniĂšre de se tenir lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre. DâĂ©rotiser ce qui nâest pas forcĂ©ment Ă©rotique.
On a fait lâamour mille fois, mais ce nâest jamais une rĂ©pĂ©tition Ă lâidentique. Chaque caresse, chaque baiser, chaque geste se superpose Ă toutes les autres fois que lâon a donnĂ© ou reçu cette caresse, donnĂ© ou reçu ce baiser, et câest ce qui est vertigineux : lâĂ©ternitĂ©.
Alors oui, je crois que lâamour, lâintimitĂ©, lâhabitude, enrichit lâĂ©rotisme au lieu de lâaffadir, Ă condition de regarder les choses autrement.
Quâen pensez-vous ?
(Article prĂ©cĂ©demment publiĂ© le 21 fĂ©vrier 2025 dans lâEscale PoĂ©tique)








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