Inventer une chambre à soi, de Chantal Thomas

La trouvaille d’un café qui me plaît dans un pays étranger, dans une ville inconnue, me fait toujours l’effet d’un grand coup de chance. Comme si, quels que soient le trouble, l’inquiétude dus à mon étrangeté, à mon ignorance de la langue, soudain un accueil s’ébauchait, une communauté fugitive se formait avec d’autres passagers du temps, d’autres « pèlerins de nulle part », selon la belle formule de Katherine Mansfield. J’ai le sentiment d’un événement extraordinaire. Je suis seulement là, à savourer ma boisson et à regarder autour de moi. Il ne se passe rien, mais je suis certaine de ne jamais oublier cet instant. La serveuse ou le serveur joue un rôle central dans ce qui m’apparaît comme un commencement — de séjour, d’existence. Sa gentillesse ou, à l’inverse, sa froideur, son hostilité, je les interprète comme des présages.

Dans mes dossiers papiers comme virtuels, j’ai des dizaines et des dizaines d’images de maisons et, dans ces maisons, de bureaux. J’ai toujours eu une chambre à moi, mais, longtemps, j’ai rêvé d’un espace qui serait uniquement consacré à l’écriture. Aujourd’hui, je l’ai, et j’ai fini, non sans mal, par l’apprivoiser, même s’il reste des choses que j’aimerais faire autrement (que je n’y entrepose pas tout ce que je ne peux pas mettre ailleurs, et que le canapé convertible disparaisse).

Bref : ces histoires d’espaces et notamment d’espaces de travail me passionnent, et je n’ai donc pas pu résister à ce petit essai de Chantal Thomas, à l’origine une conférence, où elle réfléchit sur « la chambre d’écriture » et comment les trois autrices très différentes que sont Virginia Woolf, Colette et Patti Smith (et elle-même) s’aménagent un espace de travail et d’écriture, conquièrent un espace à elles qui leur permet de se réaliser en tant qu’écrivaines et artistes.

Tout commence avec Virginia Woolf, dont l’essai Une Chambre à soi inspire son titre à celui de Chantal Thomas, qui choisit d’ailleurs de garder cette traduction : elle y affirme la nécessité pour une femme de s’arracher à l’état de dépendance dans lequel la met le patriarcat, et d’empêchement de faire quoi que ce soit d’autre que se consacrer aux autres. Il lui faut donc, pour créer, une petite rente, et un endroit bien à elle où elle peut être seule et tranquille. Un endroit qui la protège des intrusions, tient les autres à distance, sans pour autant la couper du monde.

Pour Colette, le cas est différent : longtemps sa chambre, à Saint-Sauveur, n’a été qu’une soupente minuscule attenante à la chambre parentale. Ce n’est qu’après le départ de sa sœur Juliette qu’elle a pu disposer d’une véritable pièce à elle, mais qui n’était utilisée que pour dormir. Avoir une chambre à elle, pour colette, c’est d’abord s’arracher à l’emprise et au regard maternel, ce qu’elle obtient finalement, mais pour le pire, avec Willy : elle a un salaire (petit), et un espace d’écriture, mais où elle est, littéralement, enfermée. Pour elle, c’est ailleurs que cela se joue : ses espaces d’écriture, à elle qui déménagera souvent, c’est la discipline et les rituels qu’elle s’impose.

Quant à Patti Smith, elle fait dans M. Train l’éloge de l’écriture dans les cafés, ce qui propose une perspective nouvelle, une alternative dans la quête d’un lieu à soi, qui n’est possible que depuis les années 70 (même si Beauvoir écrivait au Flore dans les années 40), et pas partout dans le monde.

Un essai vivifiant, dans lequel Chantal Thomas tisse son analyse des trois autrices que sont Virginia Woolf, Colette et Patti Smith à ses propres expériences et quelques autres exemples, qu’elle aurait pu multiplier. C’est court, mais passionnant, et cela m’a surtout permis de réfléchir à mes propres pratiques : j’écris de plus en plus à l’extérieur, alors que je n’ai longtemps pu écrire que dans une pièce fermée où j’étais seule, que ce soit mon bureau ou ma chambre chez moi, dans une chambre d’hôtel ou dans un appartement loué. Et surtout, je savoure la liberté de pouvoir le faire, en tant que femme de mon époque : m’être arrachée aux contingences domestiques, avoir du temps pour moi, pouvoir m’asseoir seule dans un café, voyager. Ma chambre à moi est finalement partout !

Et ça, c’est une vraie joie.

Inventer sa chambre à soi. Virginia Woolf, Colette, Patti Smith. (lien affilié)
Chantal THOMAS
Rivages poche, 2026

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Portrait plan américain d'une femme châtain ; ses bras sont appuyés sur une table et sa maingauche est près de son visage ; une bibliothèque dans le fond

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