Le féminisme sexe-positif, né aux Etats-Unis dans les années 1980, place la liberté sexuelle au cœur de la libération des femmes et considère que la sexualité n’est pas uniquement, pour les femmes, une zone à risque, mais un levier d’émancipation et d’autonomisation.
Ce n’est pas un hasard si j’ai lu coup sur coup deux livres de Camille Emmanuelle, son roman Cucul et cet essai. Il se trouve que Christine van Geen, dans son essai sur la romance, parle plusieurs fois de cette autrice (dont j’avais entendu parler sans aller plus loin) et comme elle semblait dire des choses intelligentes et intéressantes, j’ai eu envie de lire les deux ouvrages. Et aujourd’hui, on va s’intéresser plus spécifiquement à cet essai, dont l’ambition est de briser les a priori sur la sexualité tant masculine que féminine, et de montrer combien le sexe peut être émancipateur.
La première partie est consacrée au corps, aux apparences et à l’éducation sexuelle : Camille Emmanuelle y montre l’importance de connaître son corps et de se l’approprier, de masturbation et de pornographie vue comme un champ d’exploration fantasmatique que les femmes peuvent se réapproprier comme outil de libération des carcans réactionnaires, de porte-jarretelle, de poils et de caractères sexuels secondaires, de sexualité comme outil politique, et d’éducation sexuelle. L’idée ici est finalement d’aller au-delà des stéréotypes et des constructions superficielles, qui ne nous permettent pas de voir la sexualité, le corps, le désir pour ce qu’ils sont : des outils politiques d’émancipation, dont il est primordial de s’emparer au lieu de considérer le sujet comme superficiel ou accessoire.
Dans la deuxième partie, l’autrice interroge les plaisirs, les sexualités et le désir. La littérature érotique y est vue comme un chemin de traverse pour échapper aux scripts sexuels stéréotypés, et elle affirme qu’il faut sortir des clichés qui enferment le désir féminin (notamment le problème de « coucher le premier soir »). L’érotisme est alors vu comme un instrument de libération qui nous permet d’explorer de nouveaux territoires et d’enlever nos masques (ou d’en mettre, si on choisit d’explorer le BDSM), de nous amuser, et d’approfondir notre relation à l’autre : Camille Emmanuelle propose ainsi dans le couple une « poétique du sexe« , qui permet de cultiver un climat sexuel et d’instaurer un dialogue ouvert sur le sujet : voir des films, des images, lire des textes, parler de nos désirs, de nos fantasmes. Il s’agit de cultiver, au quotidien, notre intelligence érotique.
Enfin, dans la troisième partie, elle s’intéresse aux réacs, aux féministes, et aux putes. D’abord elle fustige les réacs, qui bloquent vis-à-vis de la libération sexuelle et l’héritage de mai 68, diffusent la peur de la sexualité et des femmes, et mettent en péril nos libertés sexuelles et avec elles le droit des femmes. Ensuite elle s’intéresse au féminisme, avec un point de vue extrêmement intéressant car elle n’écarte pas les hommes du tableau : elle part de la « crise d’identité masculine » contemporaine, pour montrer qu’eux aussi sont soumis à des pressions normatives concernant l’apparence, le corps, les performances, et qu’il faut donc les libérer de ces stéréotypes. Le problème étant que d’un côté l’identité masculine est bouleversée, mais de l’autre, on manque de textes novateurs concernant la masculinité, qui permettrait de construire un modèle de masculinité non machiste : et on voit bien le problème actuellement, avec le discours « masculiniste » qui occupe l’espace (l’autrice n’en parle pas, parce qu’il y a dix ans je pense que le problème était moins visible). En tout cas, il est évident que le féminisme doit intégrer cette parole masculine, au lieu de la rejeter.
Quant au féminisme lui-même, Camille Emmanuelle lui consacre une longue réflexion, qui vise à répondre finalement à la question de savoir pourquoi elle n’a jamais intégré aucun mouvement féministe. Et c’est parce qu’aucun, finalement, ne lui ressemble, et adhérer à un mouvement, c’est devoir accepter des prises de position qui vont à l’encontre de nos convictions personnelles. Or, tout comme moi, Camille Emmanuelle est en désaccord profond sur de nombreux points avec la plupart des mouvements féministes, qui réussissent parfois le tour de force, lorsqu’il est question de sexualité, d’être aussi réactionnaires et pudibonds que les associations religieuses, qu’il soit question de la pornographie ou de la prostitution, et qui ont tendance à toujours voir le côté sombre, violent du sexe. Qu’elle a vécu, et c’est justement la raison pour laquelle elle a fait le choix de célébrer le versant heureux de l’eros.
Camille Emmanuelle, elle, veut faire avancer la parole sur la liberté sexuelle et l’émancipation féminine. L’érotisme est valorisé comme art de vivre, car le désir et l’amour sauvent la vie, et en les remettant au centre du tableau, on pourra changer le monde !
Je pense que mon enthousiasme est sensible dans cet article : en fait, j’ai eu l’impression d’enfin trouver quelqu’un qui réfléchissait sur les mêmes sujets que moi, et d’une manière souvent complémentaire sinon voisine. Avec le même but en tout cas : célébrer le versant heureux du désir, de la sexualité, de l’érotisme. J’ai donc pris beaucoup de plaisir à lire ce qui est à la fois un essai et un mémoire, où la pensée chemine et se construit, avec souvent beaucoup d’humour. J’ai quelques petits points de désaccord (qui ne sont même pas vraiment des points de désaccord, simplement des réflexions qui ne font pas écho en moi) mais dans l’ensemble je n’ai qu’une chose à dire : lisez-le, c’est jouissif et libérateur.
Sexpowerment. Le sexe libère la femme (et l’homme) (lien affilié)
Camille EMMANUELLE
Anne Carrière, 2016 (Livre de Poche, 2017)








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