J’étais sortie complètement sonnée. On avait franchi une étape. On ne me demandait pas seulement d’écrire des fictions érotiques de base, des histoires de mâle alpha sexy, de menottes en fourrure, et de position du missionnaire dans des jets privés. Là, je devais rendre glamour la violence conjugale et les violences sexuelles. Je devais rendre irrésistible un prédateur. Car c’est ce que voulaient lire les gamines de 14 ou 15 ans. What. The. Fucking. Fuck.
J’avais noté ce titre lors de ma lecture de Love Stories de Christine Van Geen sur le sujet de la romance : ce qu’elle en disait m’a laissé penser qu’il s’agissait d’un roman fort réjouissant, et je me suis empressée de vérifier cette impression. Et, de fait, nous tenons là un roman absolument formidable, à la fois romance, anti-romance et méta-romance.
Le jour, Marie Couston est professeure de français remplaçante dans un lycée privé catholique, et essaie d’allumer chez ses élèves la flamme du féminisme. Mais elle mène une double vie, et la nuit, elle arrondit ses fins de mois en écrivant à la chaîne des romances érotiques sous le pseudonyme d’Emma M. Becker. Mais sa maison d’édition lui demande (exige) qu’elle transforme sa romance en cours en dark romance et Marie, qui n’est déjà pas fière de son activité, décide que c’en est trop, et, aidée par l’abus de boisson, assassine son mâle alpha de héros. Héros qu’elle découvre, le lendemain matin, installé sur son canapé.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi intelligemment drôle, et j’ai passé autant de temps à glousser (vraiment) qu’à réfléchir. Ce qui est en jeu, dans ce roman, c’est de décortiquer les mécanismes de la romance érotique et ses codes, auquel il est impossible de déroger, en tous les cas si on publie au sein de certaines maisons d’éditions qui ont pris la relève des Harlequin d’une certaine époque : des personnages standardisés, une intrigue suivant un schéma narratif sans surprise, un érotisme lisse et propre. Du récit à la chaîne, des auteurs qui ne sont que des tâcherons et seront, à court terme, remplacés par l’IA, tant tous les ingrédients sont facilement interchangeables.
Peut-on s’affirmer féministe et écrire de la romance érotique telle qu’elle est ainsi constituée ? Pire, de la dark romance ? Cette question gêne Marie aux entournures.
Et que se passe-t-il si on sort des codes ? Si le mâle alpha, atterrissant dans le monde réel, déconstruit sa masculinité toxique tout en restant désirable ? Et si le véritable héros de la romance était un homme drôle, gentil et respectueux, et l’héroïne une femme normale et féministe ?
Cela donne un roman franchement réjouissant comme je le disais en introduction : on rit beaucoup, certes, mais tout en réfléchissant à ce qui nous plaît dans certaines romances standardisées, y compris d’ailleurs la dark romance, et en interrogeant nos fantasmes les plus sombres (un de mes sujets de réflexion au long cours, d’ailleurs). Pour moi qui suis dans les étapes préliminaires d’écriture d’une romance (en réalité j’ai deux idées, mais l’une est plus avancée que l’autre), c’était particulièrement intéressant pour interroger le genre, ses codes, et là où j’ai envie de déroger. J’ai donc beaucoup apprécié ce roman, qui m’a un peu rappelé le Barbie de Greta Gerwig dans son fonctionnement, et ce même si je ne me suis pas plus attachée que ça à Marie, que j’ai parfois trouvée pénible.
La suite devrait rejoindre ma PAL dans peu de temps, on en reparlera donc bientôt, mais j’ai d’abord autre chose de cette autrice à lire.
Cucul (lien affilié)
Camille EMMANUELLE
Seuil, 2024 (J’ai Lu, 2026)








Laisser un commentaire