Voilà qu’ils nous interpellent, les haïjins, avec leur pulsion irrépressible à noter, tels des « instagramers » poétiques, les plus infimes détails du quotidien : une feuille qui tombe, la lumière qui monte, un enfant qui pleure sur un toboggan… Simplement parce que ces micro-événements ont fait résonner quelque chose dans leur cœur, dans leur âme. Simplement parce qu’ils veulent capter le temps perdu. Attraper un peu de sens.
Je ne sais pas trop pourquoi l’autre jour j’ai eu subitement envie de haïkus. Cette forme brève, qui vise à saisir l’essence de chaque instant, d’y mettre du sens, de l’émerveillement, même dans le plus infime, est exactement ce sur quoi je travaille actuellement (actuellement, ou toujours d’ailleurs, car mieux qu’aucune autre forme le haïku incarne l’habiter poétiquement le monde) : s’il n’y a pas de haïkus au sens strict dans le Grimoire de l’amour, il y a des poèmes très brefs qui pourraient s’y apparenter, ou constituer des haïkus sauvages ; et, pour un autre projet, je travaille sur les formes brèves, l’éphémère, ce qui disparaît après nous avoir touché. Ce qui incarne les cycles, le temps qui passe, la fugacité de la beauté du monde.
Bref : j’étais donc partie en quête de haïkus, sur le thème des saisons. Ce qui n’est d’ailleurs pas très original puisque la marque de saison, le kigo, est un impératif du haïku.
Finalement, dans une solderie, je suis tombée sur ce recueil, qui change un peu de perspective puisque, plutôt que par saison, l’autrice, Pascale Senk, a choisi de classer ses poèmes par moment de la journée : l’aube, le petit matin, la matinée, midi, le début d’après-midi, l’après-midi, la fin de journée, le crépuscule, le soir, la nuit, le cœur de la nuit, la fin de la nuit. Attentive aux moindres détails de ces différents moments, qui changent en fonction des saisons (le kigo est la plupart du temps précisé), la poétesse nous offre une carte pour lire le monde autrement, en prêtant attention aux subtiles nuances de couleurs, de sons, de vibrations.
Si j’ai parfois trouvé que la journée était un peu trop saucissonnée, et que les poèmes étaient assez inégaux, j’ai dans l’ensemble été charmée par ces petites pièces où passent souvent des chats (car, qui mieux qu’un chat sait saisir l’instant ?), où la nature, thème poétique et lyrique par excellence, se déploie dans les fleurs, les arbres, le ciel, la mer et la montagne, mais où la ville et la modernité aussi ont leur place. Beaucoup de charme, mais aussi quelques pépites, qui m’ont saisie, comme celui-ci :
pique-nique au parc
quelques pétales roses
dans les salades
J’ai également beaucoup aimé les textes qui précèdent, pour chaque moment de la journée, les poèmes, et qui sont très inspirants.
Finalement, je me suis demandé quel était le moment le plus doux, le plus inspirant, et je crois que pour moi c’est vraiment le soir. Il faut dire que je connais très mal l’aube et le petit matin, nous ne nous fréquentons que rarement, et lorsque c’est le cas, je ne suis pas vraiment d’humeur poétique. Mais ce n’est pas grave : nous avons tous notre moment de la journée.
En tout cas, ce recueil est une très belle découverte, qui pourra faire un beau cadeau à un amateur de poésie.
Ciel changeant. Haïkus du jour et de la nuit (lien affilié)
Pascale SENK
Leduc, 2022








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