Les contes fracturés, de Alix E. Harrow

Eclats dormants/Eclats miroitants

La Belle au bois dormant est sans doute le pire des contes de fées, quel que soit le bout par lequel vous le preniez.
Il est arbitraire, amoral et phallocrate à mort. C’est le conte de fées cité en exemple par les érudites féministes quand elles veulent parler de la passivité des femmes dans les récits historiques. (Elle dort littéralement pendant son propre climax, comme le disait ma professeure d’études de genre. Au propre comme au figuré). […] Seules les mourantes apprécient la Belle au bois dormant.

J’ai découvert Alix. E. Harrow à la fin de l’année dernière, et ce fut un véritable coup de foudre : qu’il s’agisse du Temps des Sorcières ou des Dix mille portes de January, j’ai adoré la manière dont l’autrice exalte le pouvoir des histoires, dans des récits où les femmes reprennent leur pouvoir. Je m’étais donc promis de lire très vite ces Contes fracturés, où il est question de La Belle au Bois dormant, dont j’ai déjà écrit combien il était important pour moi. D’ailleurs, le titre de L’Aimante était, jusqu’à quelques semaines avant sa publication, Le Complexe de la Belle au bois dormant.

Le premier des contes fracturés, intitulé Eclats dormants, nous plonge dans l’histoire de Zinnia Gray, la narratrice : atteinte d’une maladie rare, elle est condamnée à mourir très jeune, à 21 ans et fait une fixette sur le conte de La Belle au bois dormant, et plus généralement les contes et les récits folkloriques, qu’elle a étudiés à l’université. Le jour de ce qui devrait être son dernier anniversaire, sa meilleure amie lui a organisé une fête dans une tour, et, se piquant le doigt sur un rouet qui était surtout là pour la décoration, Zinnia se retrouve propulsée dans une des histoires de la Belle au Bois dormant…

Cinq ans plus tard, lorsque commence Eclats miroitants, Zinnia passe son temps a sauver les belles endormies dans tous les univers qu’elle trouve. Mais, en se regardant un jour dans un miroir, elle est aspirée dans un autre conte : celui de Blanche-Neige.

Encore une fois, le talent de l’autrice m’a littéralement cueillie : non seulement ça se lit très bien et il est impossible de le poser une fois qu’on l’a commencé, mais en plus, c’est d’une profondeur réflexive impressionnante.

Ici, tout l’enjeu est de montrer qu’il existe d’infinies variations d’un même conte, même si ses piliers narratifs restent les mêmes, et c’est d’ailleurs grâce à ces piliers que l’on peut passer de l’un à l’autre. Et le grand invariant, de La Belle au bois dormant et de tous les contes, c’est la passivité féminine, et la violence masculine : il s’agit donc d’attraper les histoires par les oreilles (c’est Zinnia qui le dit) et de les faire bifurquer vers une autre fin. Une fin choisie : de passives, les belles endormies deviennent actives et prennent en main leur histoire. Et pas seulement les héroïnes : dans ces histoires, le bien et le mal n’est pas toujours ce qu’on croit, et l’histoire des méchantes reines et autres sorcières maléfiques est plus complexe que ce que nous disent les contes !

On sent, chez l’autrice, un vrai plaisir de raconter : la réécriture est bien sûr féministe, et elle nous fait réfléchir à la manière dont le folklore forge notre imaginaire et notre vision du monde. Mais il s’agit aussi d’une réflexion sur l’écriture elle-même et la construction des histoires.

Encore une fois c’est brillant, intelligent, bien fait. Je recommande sans réserve, même si comme moi vous avez dépassé l’âge de lire du young adult…

Les contes fracturés : Eclats dormants / Eclats miroitants (lien affilié)
Alix E. HARROW
Traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff
Le rayon imaginaire, 2023 (Livre de Poche, 2025)

2 réponses à « Les contes fracturés, de Alix E. Harrow »

  1. Avatar de Harry

    J’adore le concept de rédiger des histoires sous forme de contes.
    Connais-tu les « contes interdits » ? C’est un très grand succès au Québec. Chaque tome est écrit par un écrivain différent et transpose un conte européen dans un univers sombre et urbain. Par exemple, Le petit Poucet, Barbe bleue, le Chaperon rouge …

    1. Avatar de Caroline Doudet

      Il me semble en avoir entendu parler, oui ! Merci pour la référence !

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